Des chars de Ben Hur à la podrace
de Star Wars
A la sortie de Star Wars, Episode I. La menace fantôme,
de George Lucas, en 1999, il parut évident que, pour lune des scènes
spectaculaires autour de laquelle sarticule le film, la course de modules
(podrace) dont le jeune Anakin sort vainqueur, le cinéaste sest
inspiré de la très célèbre course de char de
Ben Hur (William Wyler, 1959, remake du film de 1925 réalisé
par Fred Niblo) qui permet au personnage éponyme (joué par Charlton
Heston) de simposer face à son ennemi, le tribun romain Messala.
Il nest pas étonnant de rencontrer dans un des épisodes
de La guerre des étoiles une référence à
une des plus grosses productions hollywoodiennes, film aux 11 oscars, tourné
comme lui dans un format non standard (65 mm, 70 mm pour Star Wars)
dont le mythe veut quil ait sauvé la MGM de la banqueroute. En
effet, dès les débuts de ce qui sera une double trilogie, Star
Wars procède dun collage hétéroclite de divers
éléments qui appartiennent non seulement à la science-fiction,
mais aux genres fondateurs de la période classique du cinéma américain
comme le film de guerre, le western ou le péplum. Nous traiterons de cette question du " recyclage "
à travers lanalyse narratologique et représentationnelle
dun passage ouvertement repris afin de saisir les particularités
de lun et de lautre film dans la mesure où elles sont révélatrices
dune certaine conception du spectacle cinématographique. De celles-ci
résultent un positionnement spécifique du spectateur ainsi que
certaines options dans le traitement du récit. Linterrogation sous-jacente
a trait à linfluence déventuelles mutations technologiques
et culturelles survenues dans cet intervalle de 40 années qui
séparent les deux films sur le mode de représentation dun
objet similaire. Par ailleurs, au-delà de lapproche comparatiste,
on verra à travers la notion d" attraction " comment
aborder les enjeux de ce type de film à grand spectacle en recourant
à des théories élaborées relativement à dautres
références filmiques. Paramètres externes : précédents
et enjeux Superficiellement, la fonction de la course peut savérer
fort semblable dans les deux films. Ben Hur et Star Wars y recourent
comme une épreuve que le héros aura à surmonter pour gagner
la reconnaissance dautres personnages, ceci dautant plus que des
paris sont faits sur la course. Ce héros est amené à écarter
un concurrent cruel et opiniâtre qui, loin dêtre fair-play
(le char grec de Messala est muni dun moyeu à scies ; Sebulba
sabote entre autres félonies le moteur dAnakin),
met en péril la vie dautres coureurs. Ainsi lattention se
focalise-t-elle sur deux personnages antagonistes, la course devenant le cadre
dun duel. Cette opposition entre les deux adversaires est soulignée
dans Ben Hur par la couleur des chevaux (blancs pour Juda, noirs pour
Messala), alors que les véhicules de La menace fantôme,
conformément à la tradition doriginalité de lunivers
sonore de la firme Industrial Light & Magic, se distinguent surtout par
leur bruit [1].
La naissance et les fondements de cette rivalité diffèrent
cependant ostensiblement. Cette différence, révélatrice
dun antagonisme opposant Wyler et Lucas quant à la fonction du
récit, tient à la motivation des protagonistes : alors que
Juda Ben Hur nourrit une vengeance très ancienne envers son ancien ami,
qui, parce quil sest senti abandonné [2],
la trahi et fait condamner aux galères, les liens entre Anakin
et Sebulba sont beaucoup plus ténus, se résumant à une
amorce de bagarre (qui implique plutôt Jar-Jar Binks) quelque temps avant
la course. Certes, juste avant le départ, lanimosité est
rappelée par quelques phrases menaçantes de Sebulba dans un dialogue
qui se termine par : " Tu nes que de la chair à Banta. "
Cette expression, dite dans la langue imaginaire de Tatooine (sous-titrée),
se soustrait néanmoins largement à lélaboration de
liens entre les personnages dans la mesure où elle fonctionne de manière
autoréflexive, renvoyant le spectateur du film à une phrase identique
prononcée par Jabba dans Le retour du Jedi. Ce jeu de références
introduit une distance qui nous mène à prendre la scène
à la légère. Alors que les personnages de Star Wars vivent dans linstant,
le caractère épique de laventure de Ben Hur permet de développer
en amont une psychologie qui fait de la course un prétexte à la
vengeance. Dans ce film, lorsque la course commence, presque deux heures et
demie se sont déjà écoulées [3]
qui ont permis de suivre le cheminement de Ben Hur jusquà une confrontation
que, dans un premier temps, il évite, puis désire lorsquil
croit sa mère et sa sur mortes par la faute de Messala. Un tel
phénomène de retardement, essentiel pour le fonctionnement de
la narration classique [4],
est à lopposé dune certaine précipitation qui
marque toutes les rencontres de Star Wars et donne limpression
que les personnages sont immédiatement relancés sur un autre moment
daction, et donc traités plus en mobiles quen tant que personnalités.
Par ailleurs, dans Ben Hur, limportance du duel se voit accrue
du fait que les deux personnages sont considérés comme des représentants
de deux castes : Messala fait partie des conquérants qui ont mis
la Judée sous le joug dun protectorat, Ben Hur est lemblème
du peuple juif asservi. Si le présentateur de la course de La menace
fantôme, à linstar de Ponce Pilate dans Ben Hur,
énonce avant le départ la provenance de chaque concurrent, celle-ci
ne renvoie à aucun conflit sous-jacent comparable à lopposition
entre Rome et la Judée, mais plutôt à cette diversité
grouillante (et souvent hostile au " bon Jedi blanc anglophone ")
qui caractérise les mondes de Lucas. Contrairement à tous les
pilotes de modules qui sont présentés également par leur
nom (entreprise détiquetage qui prépare la voie à
la vente des produits dérivés), les cavaliers de Ben Hur
ne sont identifiés publiquement que par leur origine dont ils se font
encore plus nettement les représentants par-delà leur personnalité
propre. De cette manière, une dimension politique se superpose à
lenjeu individuel de la course. Il apparaît néanmoins clairement
que, pour Juda, cest la vengeance personnelle qui prime, lorsque, avant
la course, il rétorque au cheik Ildérim (le propriétaire
des chevaux) qui évoquait limportance de la victoire dun
juif pour lensemble de son peuple : " Je ne sais quune
chose, cest que je cours contre Messala ". Néanmoins, à
lissue de la course, lattitude désemparée des Romains
ainsi que la foule juive en délire soulignent la nature supra-individuelle
de cet enjeu. Chez Lucas, lobjectif du jeune héros est bien plus
pragmatique : il lui faut gagner la course afin dobtenir les pièces
nécessaires à la réparation dun vaisseau spatial
[5] dont les Jedis ont besoin pour continuer
leur route jusquau Sénat de la République. Leur mission
étant diplomatique, il est néanmoins évident que le résultat
de la course peut avoir une incidence sur lissue de la guerre qui menace
déclater, le rôle de la reine quils convoient étant
présenté comme capital. Bien que dépourvue de contexte
historique, cette intrigue mêle donc également lindividuel
au collectif, mais lactant principal, Anakin, na que très
peu conscience de cet enjeu (même sil lui a été brièvement
évoqué par Qui-Gon Jinn). Cet épisode sur Tatooine, effet
dune cause dont le film développe peu la motivation (après
avoir essuyé les tirs ennemis, le vaisseau a besoin dun ravitaillement
et de réparations), semble se dérouler de manière totalement
parallèle à la question des rapports entre le Sénat et
la Guilde du Commerce, selon une technique du montage alterné que Lucas
exploite depuis LEmpire contre-attaque. Le recentrage sur lindividu
sopère à travers la relation du chevalier Jedi Qui-Gon Jinn
à Anakin, chez qui celui-là détecte un pouvoir particulier.
Les Jedis ne repartent dailleurs pas sans lesclave Anakin, dont
Qui-Gon Jinn a acheté laffranchissement en pariant sur la course. Cette donnée quest lesclavagisme rappelle
bien sûr lépoque de Ben Hur. Dailleurs, dans La
menace fantôme, le jeune Anakin est le fruit dune immaculée
conception comme le Messie qui traverse, sans quon en voie le visage,
le film de Wyler. Rappelons en effet que le film Ben Hur, à linstar
du roman de Lew Wallace dont il est une adaptation, porte le sous-titre A
tale of the Christ. Mais dans Star Wars, lesclavagisme est
un état de fait, non le résultat dune situation politique
que lon peut changer. Même si la mère dAnakin déclare
à son fils après sa victoire quil " apporte de lespoir
à ceux qui nen ont pas ", la lutte du jeune garçon
(qui plus tard optera pour la dictature sous les traits de Darth Vader) ne prend
pas lallure dune révolte contre loppresseur telle quelle
se manifeste dans Ben Hur. Personne ne sintéresse au destin
des autres esclaves de Tatooine. La prise de position contre la civilisation
occidentale colonisatrice est en fait inverse dans Star Wars, comme en
témoigne la représentation dautres peuples, cristallisée
durant cette scène de la course dans le personnage du parieur. Dans Ben
Hur, larabe Ildérim est certes présenté de façon
amusante (et donc un peu condescendante) à travers ce qui le distingue
de la culture de Juda (son accent, sa louange de la polygamie, la scène
du rot après le repas, etc.), mais il est valorisé par lamour
quil porte à ses chevaux et sa révolte contre la domination
romaine. Comme le laisse entendre une allusion raciste de Messala à légard
des Arabes dans la scène où Ildérim fait monter la cote
des paris, cet Arabe nest pas mieux estimé des Romains que les
Juifs. Il rappelle dailleurs à Juda la portée politique
de la course en clamant que " la victoire sera une gifle à la face
du monde romain ". Le parieur de Star Wars, Watto, est quant à
lui un petit être vert ailé à laccent arabe qui ne
cesse de ricaner et de se frotter les mains à lidée de faire
du profit, ce qui correspond en tous points, sous lécorce de lêtre
fictif, au stéréotype xénophobe du musulman " vendeur
de tapis ". Dailleurs, Ildérim est du côté du
" gentil " [6],
alors que Watto parie sur Sebulba. Aux tiraillements et aux souffrances de Ben Hur, La menace
fantôme, plus que tout autre épisode de la série, substitue
un jeune garçon sans véritable passé (seul importe son
futur, qui nous est déjà connu en partie) qui samuse innocemment
avec le nouveau jouet quil vient de construire, machine qui ne peut être
comparée aux chevaux blancs auxquels Juda et le film met laccent
sur ce point porte une réelle affection. Les êtres numériques
qui périssent durant la podrace ne font que disparaître
de lécran, adversaires dun jeu vidéo que lon
écarte, alors que le Messala vaincu de Ben Hur est un corps couvert
de sang dont on suit lagonie. Ici, la représentation de la mort
inscrit une durée qui se voit désinvestie dans Star Wars
où linstant dune explosion simpose avec la force de
loubli. Ce point montre combien le public visé par lun et
lautre film diffère : en 1959, le film de Wyler cible un spectateur
certes intéressé par la magnificence des décors et des
costumes, mais qui attend aussi dune grande production le souffle épique
des grandes tragédies. Un tel pathos ne peut prendre naissance que dans
le lent processus de transformation dun héros ; pour le " nouveau
spectateur " [7]
de lépisode Star Wars de 1999 prime le déchaînement
de stimuli auditifs et visuels que la technologie du numérique permet
doptimiser. Ce cadre narratif donné, nous nous concentrerons désormais
sur la scène de la course proprement dite afin danalyser dans le
détail les implications de ces remarques générales. Paramètres internes : lorganisation spatio-temporelle En soi, une course est un élément particulièrement
digne dintérêt dun point de vue narratologique du fait
quil sert de schéma à partir duquel sélaborent
le récit et lespace diégétique. Lunité
spatio-temporelle que suppose toute course, cest-à-dire un ensemble
cohérent organisé autour dun moment et dun lieu de
départ et darrivée ainsi que dune durée et
dune distance qui les séparent, offre un premier état de
configuration narrative. On est alors en présence de ce quAndré
Gaudreault [8]
nomme à propos du cinéma des premiers temps une " narration
extrinsèque ", en prenant justement un exemple voisin, celui des
combats de boxe (structurés par les rounds). Ce premier niveau
de configuration appelle bien sûr un travail spécifique qui viendra
lui donner sa forme finale. Cest celui-ci qui nous intéressera
avant tout. Il convoque, au cinéma, des opérations qui relèvent
de la mise en cadre et du découpage/montage. Par ailleurs, comme aucun
de nos deux films ne part dune réalité, il sagira
de prendre également en compte lorganisation même du profilmique. Dans Ben Hur comme dans La menace fantôme,
le lieu central de la course est une arène. Au vu de la vitesse des engins
futuristes qui sont en lice, il est évident que Lucas est obligé
douvrir cet espace à de plus vastes étendues, à des
déserts de sable et des canyons traditionnellement associés aux
paysages des westerns. Toutefois, un virage comprenant la grille de départ
et bordé destrades bondées de spectateurs fait office de
centre : cest dici que les modules partent et où une
tour abrite le speaker bicéphale (et simultanément bilingue)
qui commente la course. Cet espace offre une batterie dimages de spectateurs
que le montage fera alterner avec des plans sur les véhicules filant
à toute allure. Ce décor évoque donc larène
de Ben Hur, dautant plus que le plan douverture, vaste panoramique
ascendant, se déplace en suivant une courbe qui cache progressivement
louverture de ce " U ", donnant ainsi limpression dune
fermeture de cet espace. Par ailleurs, cet effet de circularité se voit
confirmé par un choix de raccord sur un plan de la loge du speaker
qui, justement, masque cette ouverture du fait quil est filmé depuis
ce point. Cette première vue du lieu ainsi quune musique daccompagnement
triomphale caractéristique également de louverture
du célèbre générique de John Williams en
soulignent le caractère monumental, alors que, dans Ben Hur, nous
découvrons larène de manière progressive en suivant
le protagoniste, qui se trouve dans un premier temps aux abords de larène,
puis dans les coulisses. Ainsi larène ne nous apparaît-elle
dans son entièreté que lorsque les cavaliers font leur premier
tour de chauffe, la caméra placée derrière eux tendant
à se confondre avec la vue quils en ont eux-mêmes. Le postulat
dune soumission à la psychologie des personnages trouve ici une
autre manifestation : nous découvrons le lieu avec eux et comme
eux, la caméra décrivant les courbes qui sont celles de larène.
Le mouvement démesuré de Star Wars dans un environnement
virtuel vise quant à lui à frapper son public dès louverture,
mettant ainsi laccent sur cet environnement même indépendamment
des personnages qui loccupent et plaçant dentrée de
jeu la séquence sous les auspices dun spectacle à grande
échelle qui (ab)use de lomnipotence des déplacements de
caméra et de la multiplication de points de vue. Certes, on dira que
Wyler et même Fred Niblo en 1925 [9]
sinscrivaient dans une même démarche. Toutefois, leur objectif
était bien plus de couvrir tout le champ pour offrir ensuite suffisamment
de matériau au montage que de laisser ostensiblement transparaître
la présence des caméras. Le résultat en est, sur ce point,
fort différent des possibilités offertes par les mouvements créés
informatiquement. Dans La menace fantôme, cette sorte dhymne
à la magnificence dun lieu qui mime dans son rapport au spectateur
du film leuphorie qui est censée être celle des spectateurs
dans le film nest pas sans rappeler certains plans densemble
en plongée du film fasciste Les dieux du stade (Leni Riefenstahl,
1938). Le centre de gravité de cet espace est, dans les deux
films, là où siège le monarque, grand ordonnateur de ce
jeu ritualisé : Ponce Pilate dans lun, Jabba le Hutt (le ver
parodié par Mel Brooks à travers " lhomme-pizza ")
dans lautre. Il se déplace ensuite dans Star Wars vers le
commentateur (Jabba se sera dailleurs endormi à la fin de la course)
qui oriente notre compréhension des événements. Comme dans
Ben Hur, où apparaissent certains gros plans de Ponce Pilate ou
lArabe Ildérim, mais de manière plus systématique
(presque mécanique), les séries dimages sur les concurrents
sont interrompues par de nombreux plans sur des spectateurs qui sont de cinq
types, chacun correspondant à une portion despace : le speaker
dans la tour, les enfants et les droïdes sur le sol de larène,
Watto et ses acolytes dans la partie inférieure des gradins, la reine,
la mère et les Jedis sur une terrasse et lensemble de la foule
dans les tribunes. Ces sous-ensembles permettent de varier les motifs des alternances
tout en montrant les réactions du public afin de dramatiser la situation.
Mais cette mise en évidence de visages attentifs à la course semble
avoir une autre fonction : elle occulte les disjonctions qui écartèlent
et déréalisent lespace des spectateurs dune part et
le lieu de la course de lautre, miroir dune différence repérable
au niveau de la nature même de limage, les plans sur les modules
étant presque exclusivement produits informatiquement. Cet écart
se ressent fortement là où, justement, il devrait être moindre
selon la topographie diégétique : lorsque les engins passent
la ligne darrivée, une suite de plans nous montre des spectateurs
tourner progressivement la tête, comme sil fallait cette apparente
simultanéité pour renforcer lillusion de coexistence spatiale.
Pour ce qui est de la distance effective postulée par cette topographie,
on notera que les spectateurs disposent décrans pour suivre la
course ; toutefois, même si quelques personnages déjà
connus du monde de Star Wars sont disposés sur le parcours (les
pillards Tusken, les Jawa, Aurra Sing), les canyons où vrombissent les
engins sont fort lointains des spectateurs pour lesquels cette course a une
grande signification. Aux déplacements à la fois amples et multidirectionnels
des modules de course soppose une volonté de baliser lespace
parcouru, de le restreindre à une unicité garante du caractère
collectif de la célébration. Ce paradoxe est patent lorsquAnakin
sélève au-dessus de son concurrent Sebulba, le speaker
déclarant alors quil a été " rabattu sur la
rampe de service " alors que nous voyons son véhicule défoncer
une barrière pour sélever dans les airs : lespace
non contraint (si ce nest par les falaises du canyon) quest le ciel
pour ce véhicule volant est ramené à des contraintes terrestres
introduites par le balisage opéré sur lespace en vue de
son devenir spectaculaire. Cest une " arène " non pas
éclatée, mais élargie jusquaux limites du désert
de Tatooine. Une même expansion sobserve dans le récent Episode
II. Lattaque des clones : laffrontement naît dans
larène entre les Jedis et les robots pour se développer
ensuite, avec larrivée à la rescousse de la " cavalerie "
(les clones menés par Yoda), dans un espace beaucoup plus vaste, champ
de bataille qui rappelle le début de LEmpire contre-attaque.
Ainsi, de prime abord, le caractère spectaculaire est ouvertement affirmé
par le biais de la mise à mort/mise en scène que soffre
le comte Dooku : la population des Génosiens fait office de premier
spectateur auquel sajoute, puis se substitue le spectateur du film. Ce qui garantit le suspense de la scène, une fois surmontés
certains obstacles annexes, cest bien sûr larticulation de
lespace sur le temps, manifeste dans lindication du nombre de tours
effectués. Etant donné le caractère relativement circonscrit
du lieu de Ben Hur, on peut établir la position des chars dans
lespace de larène grâce à larrière-plan,
à lalternance dune rectiligne et dun virage ou à
la présence déléments immobiles sur la piste que
les concurrents en mouvement rejoignent après un tour. Dans Star Wars,
cest plutôt la position respective des coureurs qui importe, et
notamment la distance qui sépare Anakin du véhicule de tête
(une fois celui-ci écarté, on ne nous montrera plus aucun autre
concurrent). Mais Lucas recourt au même type de repères que Wyler
en provoquant une panne de lun des concurrents qui ne dépasse pas
la grille de départ, même si, comme nous le verrons, il exploite
bien peu la segmentation en tours. Dans les deux films, le nombre de tours est
indiqué : un portail de pierre situé sous la loge du speaker
de la course de modules est affublé de trois lumières qui sallument
successivement, alors que, dans Ben Hur, on abaisse à chaque tour
lun des neuf poissons dacier fixés à une barre. Comme
on la déjà remarqué, le principe de lanticipation
qui contribue à fonder la cohérence du récit classique
ne sobserve de façon systématique que dans Ben Hur. En
effet, lorsque Juda parle à ses chevaux après un entraînement,
il leur rappelle quils auront à ménager leurs forces pour
le neuvième et dernier tour : le spectateur est ainsi déjà
préparé au déroulement de la course. Non seulement ce nombre
de tours est trois fois plus grand dans Ben Hur, mais il faut prendre
en compte la façon dont on compte ceux-ci dans Star Wars :
dès le départ, le premier voyant sallume, le troisième
signifiant le franchissement de la ligne darrivée, si bien que
les coureurs neffectuent en fait que deux tours. La temporalité
est ainsi simplifiée à lextrême puisquelle se
calque sur un retard provisoire dAnakin dans le premier tour, puis sur
sa progressive remontée jusquà la victoire dans le deuxième.
Lattention nest donc pas portée sur la distance parcourue,
mais sur la lutte entre les concurrents. La course ressemble en fait plus à
un des nombreux combats dans lespace, dont la série est coutumière,
quà une compétition : elle est rythmée par les
diverses explosions de véhicules, non par les intervalles qui se succèdent
sur une distance impartie. Dans Ben Hur, les chutes provoquées
par Messala jouent certes ce même rôle, mais la succession des tours
est nettement plus marquée et contribue de manière décisive
au rythme de la course. La gestion de ce tempo narratif peut être traitée,
comme le propose Gérard Genette [10],
en comparant le temps de lhistoire (ici : donné par les indications
du panneau daffichage) avec le temps du récit (la durée
effective du film pour chaque tour). Une analyse précise permet de constater
que, dans Ben Hur, seuls trois tours sont ponctués dune
indication explicite (un bref plan sur les poissons) : le premier, le troisième
et le septième. On remarque que si chacun des trois premiers tours dure
(au niveau du récit) environ 1 minute et 10 secondes, le rythme
saccélère par la suite (4 tours pour 3 minutes
et 10 secondes) pour se mettre au diapason de la tension croissante qui
sétablit entre Ben Hur et Messala. Par ailleurs, deux catastrophes
qui surviennent sur la piste permettent didentifier les tours 2 et 4 :
les conducteurs de char passent à nouveau là où un concurrent
a été écrasé (dont le corps est maintenant évacué
par des brancardiers), puis rejoignent les débris de deux chars détruits
durant le tour précédent sur lesquels Juda culbute dans ce tour-ci.
On voit donc que cette scène procède dune orchestration
de la temporalité bien plus précise que dans La menace fantôme,
où, comme nous lavons fait remarquer pour lespace, les
données physiques tendent à être irréalisées,
ce qui donne lieu à une représentation abstraite le " virtuel "
passe du moyen dexpression à son objet que renforce
la multiplication des écrans dans les gradins et autour du speaker.
La tragédie et le cartoon Un autre aspect que supposent certaines de nos remarques mais
dont il na pas encore été frontalement question est celui
du ton sur lequel lhistoire est racontée. Dans Ben Hur, aucun élément ne fait contraste
sur le sérieux de lensemble, chaque personnage étant totalement
investi dune volonté de vaincre, et, pour le héros, de vengeance.
Rien ne peut len détourner, ainsi ses regards avant le départ
sont-ils durs, les gros plans sur des objets nétant consacrés
quaux pointes acérées de la roue de Messala, celui quil
faut vaincre. Aucune micro-action qui nest pas directement liée
à la course (comme lest lactivité des trompettistes
par exemple) na lieu : le film est construit de sorte à ce
que lattention soit entièrement focalisée sur le duel, qui
en paraît alors dautant plus terrible et inéluctable. Sommet
dune tension qui saccumule depuis près de deux heures de
film, la course est rendue dune façon homogène qui permet
de synthétiser symboliquement les sentiments et les enjeux antérieurs.
Contrairement au constant tragique de ce film, La menace
fantôme émaille la scène de la course de brefs moments
comiques ou légers qui relèvent dune tonalité attachée
à certains personnages comme C-3PO ou Jar-Jar [11].
Du scatologique (un eopie, une sorte dâne, défèque
devant un Jar-Jar abasourdi) à lattrait tératologique (la
plupart des coureurs sont des monstres au physique proche de caricatures ou
de dessins animés), ces moments de " zapping " censés
insuffler un autre type de divertissement participent de la régression
infantile qui domine le film et dont le personnage du petit garçon est
un vecteur important. Limpact de telles ponctuations linstant
où Jabba précipite dans le vide une petite bestiole ronde qui
gémit en est une autre repose le plus souvent sur le son. En effet,
loin de rechercher un univers sonore réaliste, Lucas recourt à
des gimmicks qui, par le décalage quils instaurent, mettent à
distance le représenté. Ce qui est valable pour des êtres
qui ne sont pas doués du langage, et même pour des robots (lorsquun
droïde de réparation traverse un réacteur, il émet
le cri dun petit animal), lest aussi pour des personnages (évidemment
" autres ", cest-à-dire qui ne sont ni humains ni anglophones !)
chez qui les expressions non verbales confinent au mickeymousing [12] :
par exemple, lorsque Sebulba sabote le moteur dAnakin, il ne peut feindre
linnocence sans prononcer un " Oh Ooh " modulé digne
de Donald Duck. Ces insertions dinstants comiques ne font en fait quannoncer
et renforcer le caractère proprement ludique de la course. Les manuvres
de lenfant Anakin devant les boutons et les manettes de son tableau de
bord dont les nombreux voyants lumineux représentent de manière
improbable et niaise le fonctionnement des réacteurs de lengin
ne peuvent quévoquer lattitude adoptée devant une
console dun jeu électronique. Dailleurs, il arrive à
de nombreuses reprises que nous soyons à la place des pilotes (surtout
avant quils ne sécrasent : plaisir de lidentification
lorsquon peut ensuite renaître !), notre champ de vision se
confondant avec le leur comme si nous étions devant lécran
dun simulateur de combats. Wyler, à une époque où lidentification
nimpliquait pas de " prendre le spectateur aux tripes " comme
dans les films 3D des parcs dattractions, nopte jamais pour ce type
de point de vue, les adversaires (ou du moins leurs chevaux) étant généralement
tous les deux dans le cadre ou inscrits dans des champs/contre-champs. Aux figures
du découpage classique qui privilégient la mise en évidence
des expressions faciales des acteurs se substitue leur évincement dû
à un déplacement de lorigine du regard. Le point dancrage
ne réside plus dans les yeux des protagonistes, mais dans les engins
montrés, dont les attributs (vitesse, technicité, performance)
affectent alors profondément la représentation elle-même,
notamment à travers les mouvements de caméra. Ce mode de représentation induit nécessairement
une réception particulière basée sur une surenchère
de " leffet ", censé être " spécial ".
Ben Hur nen joue pas moins même si les modalités
en sont quelque peu différentes , sur une " performance "
qui se situe tant au niveau de lobjet filmé que du traitement filmique :
elle relève dune part de ce que lon trouve au cirque (prestation
des cascadeurs et entraînement des chevaux) ; dautre part elle
mobilise la prise de vues (changement dangles permettant de mieux saisir
une action, ce qui demande un nombre élevé de caméras ou
de prises) comme le montage (trucage grâce auquel on substitue de manière
invisible un mannequin à un figurant qui nécessite une grande
exactitude dans le raccord). Il est néanmoins évident que la transparence
de ce travail est beaucoup plus grande dans Ben Hur, où il fait
office de circonstant au duel entre deux personnages aux motivations complexes,
que dans La menace fantôme où les special effects
sont, à certains moments, presque une fin en soi. Cette différence
a aussi trait à la nature du monde représenté : la
reconstitution historique implique certes un fort degré de fictionnalité
(accepté dentrée de jeu par le spectateur conscient quil
va voir un péplum), mais reste soumise à de fortes contraintes
de réalisme, ne serait-ce que pour éviter tout anachronisme. Par
contre, dans Star Wars, une fois posé tacitement dès lépisode
de 1977 un contrat avec le spectateur stipulant la non-exigence de certains
critères de vraisemblance (au-delà de la science-fiction, lheroic
fantasy), tout est permis. Lexhibition des dernières technologies
du numérique est reversée au compte de létrangeté
de lunivers du film, tout en conservant son indépendance grâce
à la place prépondérante quon lui a assignée,
que cela soit par des options narratives ou via le discours promotionnel. Le " montage des attractions " dEisenstein Le contexte dun " parc dattractions "
auquel nous avons fait allusion ci-dessus à propos de Star Wars
entretient peut-être des liens plus étroits avec la question de
la spectacularité quil ne peut sembler de prime abord. Non seulement
dans le sens restreint du terme selon lequel les personnages se trouveraient
dans un milieu comparable à une fête foraine (où diverses
activités ludiques se succèdent) ou à un cirque (avec sa
ménagerie dêtres insolites), mais plus largement au sens
dune expérience spectatorielle particulière, dailleurs
proposée exactement sur ce mode dans une des extensions des produits
dérivés des films, des parcs entièrement consacrés
à lunivers de Star Wars. Cette notion " dattractions " est particulièrement
intéressante parce quelle a été théorisée
dans le domaine du cinéma, certes avec des objectifs fort éloignés
de lanalyse de films tels que Star Wars, mais en convoquant un
cadre de réflexion auquel il nous paraît intéressant de
confronter ce film. Le cinéaste russe S. M. Eisenstein (auteur
de chef-duvres comme Le cuirassé Potemkine
ou Ivan le Terrible), élaborant une théorie complexe du
montage qui connaîtra par la suite moult évolutions, proposait
au début des années 1920, dans des textes repris en français
dans Au-delà des étoiles, le concept du " montage
des attractions " quil appliqua au théâtre comme au
cinéma. Le choix de cette esthétique était dicté
par une volonté doptimiser lutilisation de ces deux formes
de spectacle en tant qu" agitation ", cest-à-dire
en tant que moyen de propagande destiné à façonner, dans
la Russie des soviets, le spectateur sur le plan idéologique. Cette visée
est bien sûr diamétralement opposée à lapolitisme
(apparent) du film de Lucas, à moins de considérer celui-là
même comme une autre forme de conditionnement idéologique. Dans
ce cas cependant, il se fait plus discret, sinsinuant par exemple, comme
nous lavons vu, dans la représentation de certains éléments
ponctuels. Ce nest donc pas relativement au but, mais aux moyens mis en
uvre que nous établirons un rapprochement entre Star Wars
et cette conception dEisenstein. Les aspects que nous avons traités ci-dessus semblent
en effet trouver un écho dans certaines déclarations programmatrices
dEisenstein. Il y expose par exemple son refus du psychologisme, jugé
incompatible avec la notion " dattractions ". Il exemplifie
ce point avec Chaplin en opposant les parties lyriques de ses films au " mécanisme
de ses mouvements " [13],
ce second aspect participant seul du système quil prône.
Nous retrouvons ici cette mécanique omniprésente dans lunivers
robotisé de Star Wars. Mais Eisenstein poursuit en exigeant de
distinguer une performance profilmique, qui nest quune " attraction
présentée " (comme on dit " théâtre filmé "),
dune attraction qui résulte vraiment dun travail filmique.
On a vu dans quelle mesure les véhicules futuristes de Star Wars
étaient prétextes à un montage qui privilégie leffet
kinesthésique pur. Et cest bien ce genre deffet que recherche
Eisenstein : considérant le cinéma comme " un facteur
dinfluence émotionnelle des masses ", il aimerait singénier
à provoquer chez le spectateur des " pressions calculées
sur son psychisme " [14],
définissant lattraction comme " tout moment agressif
(
) soumettant le spectateur à une action sensorielle ou psychologique "
[15].
La menace fantôme, blockbuster ciblant plus que tout autre
un public de masse, est constitué dune suite de moments daction
intense censés stimuler le spectateur. Eisenstein précise dailleurs
le sens des adjectifs " sensoriel " et " psychologique "
en les rapportant à une seule " réalité immédiate "
[15] :
cest bien cette immédiateté à laquelle le spectateur
de Star Wars est confronté, livré à ses réflexes
comme sil se trouvait devant sa console de jeu vidéo. Cette efficacité
est certes amoindrie par le côté " lisse " dune
représentation qui, voulant toucher le plus large public possible (y
compris les plus jeunes), ne lattaque que très provisoirement et
superficiellement dans sa position confortable, comme lexige un divertissement
soumis aux lois du capitalisme. Car, rappelons-le, le spectateur est aussi un
consommateur potentiel de produits dérivés. Ainsi, lévacuation
presque totale de la vision du sang soppose aux exemples cités
par Eisenstein " dyeux crevés, bras et jambes sectionnés "
du théâtre de Grand Guignol [15].
Néanmoins, le corollaire du " montage des attractions " quest
le refus de la narration traditionnelle se rencontre également dans ce
cinéma du " feu dartifice " [16]
dont Lucas est lun des initiateurs. Les changements que propose le théoricien
soviétique sappliquent notamment à certaines conventions,
tels le fait de résoudre un thème " uniquement au moyen dactions
logiquement liées à cet événement " [13]
ou celui de rester " dans les limites de la vraisemblance " [17].
Dans Star Wars (et plus particulièrement dans cet épisode-ci),
les rapports de cause à effet sont traités avec désinvolture
car subordonnés aux scènes de spectacle dont ils ne constituent
que le liant, rejoignant le rôle des " scènes de liaison des
numéros " dont Eisenstein parle à propos de sa mise en scène
de la pièce Le sage [18].
Par ailleurs, la motivation réaliste perd de son autorité dans
un univers dheroic fantasy qui permet toutes les libertés.
Il ne faut cependant pas exagérer limportance
de ces similitudes puisque les éléments quelles supposent
restent soumis plus largement à un système de représentation
qui nest pas identique. Si le rapport au spectateur quinstaure la
conception eisensteinienne, essentiellement basée selon Deleuze sur une
" élévation de la puissance de limage " [19],
présente des points communs avec le spectacle maximisé par les
effets spéciaux de Star Wars, lesthétique qui en
découle nest pas comparable. Si Lucas opère effectivement,
comme le prône Eisenstein, " un déplacement permanent du point
de vue " [20],
cest au sein dun système régi par limpératif
de la continuité. Les travellings-avant caractéristiques de ses
films sont non seulement motivés diégétiquement (ils correspondent
à la fuite en avant de vaisseaux spatiaux), mais visent à établir
une représentation spatio-temporelle continue qui est à lopposé
des effets de rupture dEisenstein. La méthode dEisenstein,
au-delà dune stratégie dobtention deffets, repose
entièrement sur des procédés associatifs, comme lorsque,
dans La grève (1924), des images dabattoirs apparaissent
dans le contexte dune fusillade de grévistes. Sil y a immédiateté
du côté de la réception (ce choc du comparant et du comparé
qui est lun des avatars de la pensée dialectique dEisenstein),
la démarche qui a conduit à cette alternance est dune nature
beaucoup moins immédiate que ce qui préside aux actions dans Star
Wars : on lorgne plutôt ici du côté de la métaphore.
Dans La menace fantôme, comme aucun discours idéologique
nest tenu si ce nest à travers le choix dun pur divertissement,
on se départit tout autant de cette dimension sémantique que de
la force poétique. Alors que des représentations plastiques (les
séries de blocs sculpturaux) viennent interrompre laction dans
Octobre (1927), menaçant de faire basculer le narratif dans labstraction,
La menace fantôme ne connaît aucun changement de degré
de stylisation, lunivers diégétique y enveloppant constamment
de sa cohérence tous les éléments. Lorganisation
narrative des actions ny est pas relayée par un autre mode " dattraction "
plus spectaculaire, mais se poursuit à travers des mises en spectacle
diégétisées (la mise à mort de Luke, ou le combat
final de la rébellion dans Star Wars, Episode VI. Le retour du Jedi).
Malgré ses longues scènes de combat, Star Wars ne se risque
jamais à se soustraire à la logique narrative aussi radicalement
que lexigerait le montage dattractions, chaque action étant
récupérée (parfois a posteriori) dans le sillage
de ce grand melting pot politico-mythologique. Ainsi sommes-nous bien loin du " film-présentation
sans sujet " souhaité par Eisenstein mais jugé impossible
avant de profondes mutations sociales, le " montage des attractions "
représentant une solution intermédiaire susceptible de lui préparer
la voie en conciliant prise de conscience politique et goût pour le spectacle.
Star Wars et le succès suscité par ses épisodes
montrent de manière emblématique que lépoque décrite
par Eisenstein où " lhumanité naura plus besoin
de trouver sa satisfaction dans les actes énergétiques fictifs
qui lui seront fournis par toutes sortes de spectacles " [21]
nest pas encore venue. Lexplication à cela est peut-être
plus anthropologique que politique. Dautres formes de spectacle : le cinéma
des " premiers temps " et le musical Pour terminer avec un élargissement de la problématique,
nous esquisserons les similitudes qui peuvent apparaître entre la spectacularité
telle quon la trouve dans des films comme Ben Hur ou Star Wars
et la question de lesthétique du cinéma dit " des
premiers temps " (de 1895 à 1907 environ). Même si celle-ci
a plutôt trait à lhistoire du cinéma, elle connaît
aussi des implications de type narratologique. Une filiation entre le " montage des attractions "
dEisenstein et létude du cinéma primitif sopère
à travers les travaux de Tom Gunning, dont un célèbre article
sintitule justement " The Cinema of Attractions " [22].
Cette notion rejoint dailleurs notre objet puisque Gunning note vers la
fin de son article que, " dans un certain sens, le cinéma spectaculaire
récent réaffirme ses racines dans le stimulus et la fête
foraine, dans ce quon pourrait appeler le cinéma Spielberg-Lucas-Coppola
des effets " [23].
Il semble donc légitime dopérer un rapprochement entre la
conception " primitive " dun cinéma non encore soumis
à la préséance de la continuité narrative et les
pratiques actuelles du film-spectacle. Pour Gunning, les bandes davant 1907, dailleurs
appelées symptomatiquement " vues " chez les Lumière
(terme auquel correspondait la suite de " tableaux " chez Méliès),
reposaient essentiellement sur lacte de montrer, dexhiber le visible,
plutôt que de raconter. Le spectateur, lui, se serait plus intéressé
à laspect purement technique, à cette nouveauté que
représentait une possible reproduction de la réalité en
mouvement, quaux éventuelles capacités narratives du médium.
Dans les scènes spectaculaires des grosses productions américaines
ultérieures, ce sont bien les mêmes principes qui règnent
de part et dautre du processus de communication : proposer un spectacle
dont on magnifie la grandeur ; attendre du film des prouesses, notamment
technologiques (les " trucages " permettant de dépasser le
réel, de rendre la scène magique). Cet exhibitionnisme fondamental qui aurait réglé
le rapport du film à son spectateur connut sa manifestation la plus patente
dans les regards à la caméra, récurrents à lépoque des
débuts du cinéma où, comme dans un spectacle de music-hall,
lacteur sadresse si ostensiblement au spectateur quil le regarde
dans les yeux. Cette figure énonciative [24],
bannie du cinéma classique parce quelle rompt lunicité
illusoire de la diégèse, ne réapparaîtra que dans
un cinéma qui, justement, se construit en opposition au cinéma
classique, comme chez le Jean-Luc Godard de la fin des années 1960 (de
manière systématique dès La Chinoise, 1967). Dans
ce cas-là néanmoins, nous sommes plus dans la harangue politique
qui, dans une optique brechtienne, vise à enjoindre le spectateur à
une distance profitable à la réflexion, que dans limmédiateté
des scènes daction-réaction où le spectateur est
guidé par lexcitation quasi kinesthésique de ses sens. Mais
les mouvements dappareil improbables (parce que virtuels) de La menace
fantôme ne cessent cependant de répéter un " je
suis en train de te montrer, admire " contraire à la naturalisation
du style dans le cinéma classique. Peut-on dire pour autant que lunivers
de Star Wars se présente comme étant un inachèvement,
une structure ouverte qui ne peut se clore sans que le regard du spectateur
ne sy inscrive ? Assurément non, ce film, comme tous les autres
du même type, veille scrupuleusement à la cohérence et à
lautonomie de sa diégèse. On ne sétonnera donc
pas de ny trouver aucun regard-caméra. Ce qui sinstaure en
adresse, cest la représentation elle-même dans son ensemble,
qui, comme incurvée dans le sens de son public, semble sexhiber.
Mais jamais elle ne savoue extérieure à lespace du
spectateur, son incurvation profite au contraire à limmersion du
spectateur dans ce monde : nous filons à toute allure comme les
coureurs de modules, nous serrons les cavaliers au plus près ; nous
sommes à la fois dans larène et parmi les spectateurs de
la course ; la musique nous emporte dans le mouvement des personnages,
collant au rythme et au ton de la scène jusquà se faire
oublier. On pourrait dire que, dune certaine manière, les termes
de la célèbre opposition notionnelle de Burch entre la " confrontation
exhibitionniste " du cinéma dattractions et " labsorption
diégétique " du film de fiction traditionnel se voient redistribués
pour donner lieu à une solution bâtarde, " labsorption
exhibitionniste ", qui repose pour une bonne part sur le paradoxe de la
croyance spectatorielle (comme le fit remarquer Metz, je suis dautant
mieux leurré quon ma montré que je le suis). Les antagonismes
y sont dépassés par un produit dautant plus populaire quil
joue sur les deux tableaux. De plus, aucun des deux films nest réductible
à la suite de scènes spectaculaires qui le composent : quelque
chose de plus quun simple " liant " se produit dans lintervalle
ou dans limpact émotionnel de leur somme. Même si elles sont
conçues pour elles-mêmes, ces scènes se font écho
(dans Ben Hur et Star Wars, la course fait saillie comme la bataille
navale/spatiale), produisant un rythme que lon rattache à un tout
[25].
En ce sens, lhétérogénéité nest
pas comparable à celle des séances de projection de courtes bandes
dans la période des premiers temps du cinéma. Même dans
Star Wars, une part importante du film est consacrée à
lexposition denjeux narratifs. Dans Ben Hur, le spectaculaire
participe de la reconstitution et se voit reversé au compte de lépoque
concernée et de lempire romain ; dans La menace fantôme,
lexhibition des environnements et des machines est au profit dun
effet-monde, le monde ainsi créé restant soumis à une organisation
narrative qui sélabore sur quatre films. Toutefois, ces films,
et surtout, comme on la vu, La menace fantôme, sont traversés
par ce que lon pourrait appeler une tentation de lattraction pure.
Cela est particulièrement évident lorsque Lucas discute, dans
le documentaire sur les scènes inédites proposé parmi les
suppléments de lédition DVD du film, ce quil aurait
voulu conserver, mais quil sest vu contraint de supprimer en regard
de lunité de lensemble du film. En fait, ces films à
grand spectacle proposent une conciliation entre attraction et narration, entre
limpact de linstant spectaculaire et le travail sur la durée
dun récit. Parfois, comme dans la scène de modules de La
menace fantôme, ce consensus laisse transparaître par certains
aspects un conflit potentiel qui nest cependant jamais totalement ouvert.
Emerge alors une esthétique composite dont les enjeux consistent à
intégrer la scène au tout. On rencontre sur ce point une problématique
narrative proche de ce qui est à luvre dans la comédie
musicale. Dans lintroduction théorique de louvrage quil
consacre à ce genre, Alain Masson [26],
à partir dune définition basée sur des critères
narratologiques (" un musical est un film dont la narration se trouve
interrompue ou continuée sous forme de chant et parfois de danse ")
qui, dans un type de spectacle particulier (chorégraphique), rappelle,
à travers le couple interruption/continuation, la double tendance dont
il est question ici, note cependant " quil importe dautre part
que la qualité de linterruption même soit mise en valeur ".
Ce dernier point met en lumière une différence essentielle entre
les films daction spectaculaires et le musical : dans les
premiers, linterruption ny est travaillée que dans la mesure
où elle peut être gommée, réinvestie par la dramatisation.
Les moments de spectacle sont les climax de la courbe du récit, ils ninstaurent
ni un régime autonome (de gestion de lespace, de vraisemblance,
de mode de transmission de linformation narrative), ni une " entrée
dans un autre monde ", comme le dit Deleuze à propos de Minelli
[27].
Aucun seuil nest franchi, si ce nest celui de lintensité
des stimuli. La cohérence diégétique nest pas menacée,
alors que les modifications à apporter pour faire glisser la représentation
du côté du jeu vidéo ou de lattraction foraine sont
minimes. Le film est ainsi un produit qui affirme sa " cinématographicité ",
comprise comme manifestation du spectaculaire (notamment en comparaison du petit
écran), à travers ce qui, justement, lui permet de migrer vers
dautres horizons dutilisation dans ce processus, si à la
mode parmi les théoriciens, " dintermédialité ".
Terme qui finalement résume de façon littérale de nombreux
aspects relevés dans cet article qui gravitent autour de lidée
dune solution intermédiaire : créer des ponts entre
la narration et lattraction sans pour autant larguer les amarres du récit
classique.
Voir également : Star
Wars, Episode I : la technologie fantôme.