Signé par Theodor W. Adorno et Hanns Eisler, Komposition für den Film [1] constitue lun des principaux ouvrages dévolus à la question de la musique de cinéma, sur un mode à la fois critique, théorique et pragmatique. Les circonstances dédition de ce livre sont particulières et ont provoqué de nombreuses interrogations sur les contributions respectives des deux auteurs à sa rédaction. Ce nest effectivement quen 1969, vingt-deux ans après la première parution du texte aux Etats-Unis [2], et sept ans après la disparition dEisler, quAdorno a revendiqué sa collaboration à Komposition für den Film. Dans la postface de lédition définitive [3], le philosophe allemand motive son retrait de la première publication en 1947 par les menaces qui pesaient alors sur Hanns Eisler, accusé publiquement dactivités anti-américaines et extradé du sol des Etats-Unis au début de lannée 1948 [4]. En dépit de certaines allégations [5], il apparaît aujourdhui impossible de remettre en question la participation dAdorno à la rédaction de cet ouvrage.
Adorno et Eisler représentent deux positions différentes dans le rapport critique au capitalisme au XXe siècle, ainsi que dans les relations entre musique et politique. Dès les années 20, les deux auteurs ont en effet élaboré, indépendamment lun de lautre, des analyses différentes du développement et de la crise de la culture musicale bourgeoise. Si Eisler rejoint certaines des thèses dAdorno comme son analyse du fonctionnement de lindustrie culturelle , il soppose à celui-ci sur de nombreuses questions, comme celle de la place dévolue à laction politique dans la musique [6]. Ces désaccords se retrouvent dans Komposition für den Film, qui ne se révèle pas toujours une uvre aux contours bien cohérents, marquée selon Eberhardt Klemm par des "ruptures de styles" ou par la "coexistence de spéculation et dempirisme de théorie et de pratique quotidienne, dattentes utopiques et de propositions réalistes" [7]. Cette situation découle directement des divergences entre les idées des deux contributeurs qui se voient juxtaposées au sein du livre.
Cest le plus souvent dans le contexte théorique de lEcole de Francfort que se situe la réception de Komposition für den Film, inscrivant les notions qui y sont développées dans le prolongement des écrits contemporains dAdorno [8], quil sagisse de réflexions portant sur la culture de masse (La dialectique de la raison, co-écrit avec Max Horkheimer [9]) ou sur lesthétique et la sociologie musicales (Philosophie de la nouvelle musique [10]). Dans ce cadre, lapport dHanns Eisler au livre est le plus souvent considéré comme secondaire, voire superficiel. Notre propos consistera au contraire à insister sur le rôle essentiel joué par Eisler dans lélaboration de Komposition für den Film, qui sinspire largement de réflexions et dexpériences pratiques menées par le compositeur dès les années 20. Après un rappel des principales thèses de louvrage, nous tenterons de dégager la participation originale et novatrice dEisler à celles-ci. En outre, nous mettrons laccent sur les rapports entre les conceptions du compositeur et les propositions théoriques de Brecht se rapportant au spectacle de masse et à la musique de film.
Dans Komposition für den Film, la musique de cinéma est effectivement rapportée à lindustrie culturelle, telle quelle a été théorisée dans La dialectique de la raison : organisant et monopolisant la culture de masse, le commerce des loisirs a irrémédiablement transformé les uvres dart en marchandises. A laide de concepts tels que réification et aliénation, Adorno et Horkheimer ont mis laccent sur les limites imposées à laccomplissement du Geist de Hegel par la pression de la structure sociale sur lhumanité, aboutissant de manière paradoxale à la rationalisation contrôlée de lexistence. A partir de ce constat, Adorno et Eisler, alors installés à Hollywood, se livrent à une critique radicale des pratiques musicales dominantes au sein de lindustrie cinématographique. Le défaut majeur des musiques de films se situe selon eux dans la psychologisation de laccompagnement musical. Ce principe normatif se traduit en particulier par la prédominance de "fausses associations" et de clichés expressifs découlant de la reprise de formes symphoniques traditionnelles [11]. Parmi ces "préjugés et mauvaises habitudes" [12] figurent le recours au leitmotiv, emprunté à Wagner et détourné de sa fonction structurelle dorigine, ainsi que le fétichisme de la mélodie, dont les répétitions et les effets de symétrie sont mis au service dillustrations schématiques et mécaniques. Dans la rationalisation de la production musicale au sein des studios, les compositeurs ne font quassumer les rôles de simples employés, des spécialistes qui sélectionnent les procédés corrects à partir dun catalogue deffets musicaux stéréotypés. Le public lira automatiquement les énoncés musicaux individuels comme des significations évidentes, sans souci de leur position précise au sein de luvre. Ce rapport immédiat du spectateur au film procède dune certaine propriété du son, quAdorno et Eisler identifient comme marqué dune plus forte valeur de communion sociale. Contrairement au développement de lil, adapté à "lordre bourgeois rationnel", loreille est demeurée dans une forme darchaïsme pré-individuel, lui permettant de résister aux processus de la civilisation bourgeoise [13]. Lindustrie culturelle utilise néanmoins cet aspect de la perception acoustique pour favoriser les mécanismes identificatoires du spectateur au film, renforcés par la perfection des techniques de reproduction qui assurent une certaine illusion de collectivité.
A côté de sa dimension analytique, Komposition für den Film propose des solutions pratiques afin de "faire apparaître avec vigueur les idées "critiques" qui permettront de mettre fin à la stagnation des rapports quentretiennent aujourdhui la musique et le cinéma" [14]. Cette véritable voie dopposition insiste sur le refus dune adéquation directe entre image et musique au travers de conventions musicales naturalisées, automatiques ou quelque autre tentative de Gesamtkunstwerk. Dans cette démarche, la notion de "contrepoint dramaturgique" [15] devient centrale : "[...] la musique, au lieu de sépuiser dans limitation conventionnelle de lévénement représenté ou de latmosphère de celui-ci, peut faire ressortir le sens de la scène en se mettant elle-même en contraste avec les faits apparents." [16] La musique moderne celle de Schönberg, Berg, Webern ou Eisler est alors la seule qui puisse offrir les méthodes et les modèles permettant au compositeur de musique de film dorganiser la variété nécessairement large de matériaux musicaux à sa disposition. Evitant les clichés expressifs déjà mentionnés et confronté à des "exigences particulières", le "nouveau matériau musical" prôné par les auteurs établit des configurations toujours inédites [17]. Enfin, ses formes extrêmement brèves saccordent au cinéma, médium caractérisé par lassemblage de matériaux hétérogènes, pouvant produire de brusques changements de ton et marqué par des progressions visuelles discontinues et irrégulières.
Cette possibilité dintroduire la "nouvelle musique" dans le cinéma peut surprendre de la part dAdorno. Dans ses réflexions sur la musique, le philosophe procède à une histoire des différentes logiques de composition qui renvoient à autant de positions du sujet face à lorganisation systématique du social. Le défi de la musique moderne se situe donc dans la construction dune objectivité musicale qui permettra à nouveau une expression subjective et véritablement rationnelle. Luvre dart dans la société bourgeoise était définie par un rôle social négatif : inutile, coupé du domaine pratique par un cercle magique et sacré. A partir de là, lart peut constituer pour Adorno une négation progressive de la rationalisation abstraite du monde contemporain, en produisant une structure déléments particuliers définis uniquement par leurs relations réciproques. Dans ses compositions, Schönberg introduit par exemple une nouvelle objectivité musicale, mais cette fois unique à chaque uvre dart.
Lindustrie culturelle, dont le cinéma constitue le secteur le plus significatif, ne cesse par contre de produire laffirmation selon laquelle limmédiat est universel, puisque les détails dun objet de consommation sont reconnaissables et permutables. Dune certaine manière, le commerce des loisirs accomplit les buts dune esthétique bourgeoise en pleine régression par le système de répétitions incessantes deffets interchangeables. Dans son célèbre essai "The Radio Symphony" [18], Adorno affirme ainsi que les nouveaux modes de reproduction de la musique occidentale participent dune trivialisation de lécoute musicale, la diffusion mécanique dune forme dexpression artistique annulant toute sa prétendue authenticité. Ces considérations reprennent, avec un accent pessimiste, les conceptions de Walter Benjamin, selon lequel luvre dart perd irrémédiablement sa dimension auratique par le biais de sa transformation en objet culturel reproductible [19].
Chez Eisler, le recours à la "nouvelle musique" dans le cadre des moyens de communication de masse relève par contre dune véritable démarche esthétique où nintervient pas la notion de spécificité. Eisler a en effet composé presque 40 musiques de scènes, celles dautant de films et des centaines de chansons, une musique révolutionnaire, moderne et destinée aux masses qui ne pouvait se contenter de la pratique du concert, considérée comme bourgeoise. Ce choix dune "musique appliquée" ne doit en rien être confondu avec celui dune musique dordre utilitaire. Si la démarche contestataire dAdorno se situe dans une attitude de rejet et de distance, sceptique et résignée, la musique dEisler est tournée au contraire vers le futur, et fait partie intégrale dun programme daction révolutionnaire.
Plusieurs passages du livre nous paraissent ainsi relever dune démarche prospective, nuancée dans son refus des produits standardisés de lindustrie culturelle. Ces pages entrent en contradiction avec les idées dAdorno. Dans le chapitre III, intitulé "Le cinéma et le nouveau matériau musical" [20], on postule ainsi que la nature technologique du film, ainsi que ses origines spectaculaires et mélodramatiques, mettent en relief les potentialités esthétiques dun art de masse, dans la mesure où elles permettent une forme dexpression nouvelle, capable débranler les fondements traditionnels de lacte spectatoriel :
Que les moyens modernes, insolites, soient adéquats, on peut sen rendre compte en partant du cinéma lui-même. Il porte encore aujourdhui la marque de ses origines : la baraque foraine et la pièce dépouvante ; son élément vital, cest la sensation. Et il ne faut plus prendre cela uniquement dans un sens négatif, comme un manque de goût et de discrimination esthétique : ce nest quen créant un effet de choc que le cinéma qui tend à représenter la vie empirique, en raison même des conditions techniques de son élaboration, peut la montrer réellement dans ce quelle a dinsolite et faire percevoir ce qui se déroule dessentiel derrière la copie dapparence réaliste fournie par limage. [...] Les abominations que lon trouve dans les navets à sensation mettent au jour une partie des fondements barbares de la culture. Cest dans la mesure où par le sensationnel il reste lhéritier de lart populaire de la ballade macabre et du roman de quatre sous, à un niveau inférieur aux normes établies par lart bourgeois, que le cinéma peut ébranler ces normes, précisément par le sensationnel, et trouver accès à des énergies collectives, ce que ne sont en mesure de faire ni la littérature, ni la peinture de bonne tenue. [21]
Deux aspects essentiels du film se trouvent ici mis en relation. Dune part, la persistance de structures et deffets mélodramatiques maintient le cinéma en dessous des idéaux artistiques de la classe moyenne bourgeoise. Dautre part, le sensationnalisme peut dans certains cas élever un film au-dessus de lidéal de reproduction de la vie quotidienne. Un rapprochement inattendu est alors établi entre ce "cinéma dattractions" [22] et la musique dArnold Schönberg, envisagée comme expression de langoisse contemporaine du sujet [23] :
La peur exprimée dans les dissonances de la période la plus radicale de Schönberg dépasse de beaucoup le degré de peur que lindividu bourgeois moyen est capable de jamais ressentir : cest une peur historique, celle de laube de la catastrophe sociale. Il y a quelque chose de cette peur dans les grands films à sensation : quand dans San Francisco le plafond du "night club" seffondre, et quand dans King Kong le gorille précipite dans la rue le métro aérien de New York. Laccompagnement musical traditionnel na jamais atteint, même de loin, à de tels effets. Les chocs produits par la musique moderne qui ne sont pas issus par hasard de sa technicité [...] pourraient fort bien produire ces effets. La musique que Schönberg a composée pour un film imaginaire : Danger menaçant, peur, catastrophe [n.d.l.r. : "Musique daccompagnement pour une scène de cinéma Op. 34"] a défini avec une sûreté infaillible lendroit précis où les nouveaux moyens musicaux sont en mesure dintervenir. [24]
Ces effets de "choc" sinscrivent dans une démarche de mise à distance du son par rapport aux actions représentées à limage : "[...] la musique ne doit pas, en principe, sidentifier avec lévénement ou avec latmosphère de celui-ci, mais [...] elle peut prendre ses distances par rapport à lui et renvoyer au sens général." [25] La perte daura de la musique prend ici un sens nouveau : "[...] cest en cela aussi quelle [la musique de film] supprime, en même temps, lexigence dimmédiateté physique du hic et nunc qui serait incompatible avec sa situation technologique. En se tenant à distance delle-même, elle se tient à distance de son lieu et de son moment." [26] La musique de cinéma doit ainsi sapparenter à un commentaire dordre ironique et ne peut pas "se prendre au sérieux de la même manière que si elle était autonome" [27]. Ce sont alors, de façon paradoxale, les genres cinématographiques les plus standardisés qui se voient le moins critiqués dans Komposition für den Film. Par exemple, les dessins animés, "où lidée de technique interpénètre le plus la fonction de la musique", jouent de cette mise à distance ironique, par lintermédiaire des "effets de bruitage" [28]. Quant aux comédies musicales, ou "films de revue", elles se rapprochent fortement de "lidéal du montage", car "la musique y remplit sa fonction avec beaucoup de précision" [29]. Tout en insistant sur leur sentimentalisme ou leur conformisme idéologique, on rappelle que "beaucoup de films légers, de divertissement et sans niveau artistique, eu égard aux critères prétentieux de lindustrie, apparaissent bien plus valables que tout ce qui au cinéma fait la cour à lart autonome" [30]. La priorité semble ainsi être accordée à la liquidation de lart traditionnel bourgeois et de sa revendication dunicité :
[...] comme pour beaucoup de problèmes du cinéma actuel, notre objection ne vise pas la standardisation en soi, car des productions telles que les films de gangsters, les westerns, les films dhorreur, qui ne font pas mystère de leur modèle, ont fréquemment un pouvoir distrayant supérieur à celui des productions prétentieuses dites de première classe. Seule est mauvaise la standardisation de ce qui se prétend unique, ou, inversement, le schéma que lon déguise pour lui conférer un caractère unique. [31]
Ces idées, tout comme de nombreux passages de Komposition für den Film, sinscrivent dans la continuité des réflexions développées par Hanns Eisler durant ses années de formation intellectuelle et de pratique musicale.
Eisler sest rapidement élevé contre le fossé extrême qui sest édifié entre la musique moderne et le public, cet isolement se trouvant perçu par lui comme un trait bourgeois. Ce refus dautonomie est à lorigine de la brouille avec Arnold Schönberg (effective dès mars 1926), dont il a été létudiant appliqué et apprécié [32] entre 1919 et 1923, au moment où le compositeur viennois passe de latonalisme aux techniques dodécaphoniques [33]. Cest en effet sur le plan de lutilité sociale de la musique quEisler se distingue des positions de Schönberg, en contestant le prix de la spécialisation payé par lémancipation de la musique moderne :
La critique politique quEisler adresse à la nouvelle musique est dabord suscitée par lisolement de cette dernière, par le fait que son hermétisme et son accès difficile sont présentés comme les signes de sa qualité, alors quelle est manifestement privée de tout contenu. Elle est suscitée aussi par le climat élitiste où cette musique baigne, enfin par le genre de public quelle attire et qui ne tarde pas à linquiéter. Bref, la musique ne prête pas loreille aux contradictions de lépoque, à ses conflits sociaux : cest ce qui lui fait peur et quil ne veut plus cautionner. [34]
Dans les années 20, Eisler quitte Vienne pour sinstaller à Berlin, centre dattraction culturel et politique dimportance où il peut se rapprocher du mouvement ouvrier allemand [35]. Confronté à plusieurs bouleversements contemporains, comme les conséquences socio-économiques de la Première Guerre mondiale, la Révolution soviétique de 1917 et lintroduction de nouveaux modes de communications de masse (disque, radio, cinéma sonore), Eisler propose un art inscrit dans des combats dordre social, politique et esthétique. Dans son travail, qui vise à une mobilisation consciente des auditeurs, Eisler tente de recourir aux techniques les plus développées de composition (atonalisme et dodécaphonisme) avec lesquelles il a pu se familiariser lors de ses années dapprentissage avec Arnold Schönberg. Le contexte berlinois est favorable : marqués par linfluence de lavant-garde soviétique, les artistes allemands liés au mouvement ouvrier nhésitent pas à recourir aux nouveaux médias tels que la radio, la photographie et le film. Citons par exemple le travail de léditeur Wili Münzenberg, dont les publications tiennent compte de lattention accordée par les masses populaires "au sport, au cinéma, au divertissement et à la vie quotidienne" [36]. De son côté, Eisler collabore avec Le Porte-voix rouge, première troupe des Jeunesses communistes allemandes, en tant que compositeur, pianiste et chef dorchestre. Les chansons dEisler privilégient une fonction musicale dordre argumentatif dans son rapport aux mots : la musique "interprète le texte, sy oppose ponctuellement, crée des rugosités qui interdisent une réception trop "unie", évite le doublage et lillustration" [37]. Ces pratiques portent en germe le concept du contrepoint dramaturgique quEisler mettra en pratique dans ses compositions pour le cinéma et pour la scène : "Les unités musicales brèves, dans des situations de tension très calculées, entretiennent une relation complémentaire (et non parallèle) avec la dramaturgie du texte ou de limage." [38] Le sens protestataire et critique des paroles des chansons dEisler doit néanmoins se trouver au sein de la composition musicale, en se servant de caractères musicaux individuels dont la structure est inspirée par le texte. Cette démarche procède dune volonté générale dantiromantisme visant à "fournir à la conscience transformée des habitants des grandes métropoles un nouveau style contemporain universel, dans lequel le présent, tout frémissant de contradictions sociales, napparaisse plus réduit à la psychologie individuelle de personnages" [39].
Prenant acte de la situation sociale de la musique au milieu des années 20, et constatant en particulier le développement du secteur de la musique légère, lié à léconomie du disque et de la radio, Eisler nhésite pas à sen inspirer dans ses compositions, par exemple par la reprise déléments de jazz. Betz rappelle quau "flot de stimulants neutralisants" véhiculés par lindustrie culturelle, Eisler "oppose des formes lapidaires et frappantes, des formes concentrées" qui "rivalisent nécessairement avec la nouvelle musique de divertissement, mais également avec les vieilles chansons ouvrières dont lexpression a sombré dans la sentimentalité" [40]. Sur la question des bouleversements techniques contemporains, Eisler propose dailleurs en 1929 cest-à-dire en même temps que le fameux Vol du Lindbergh de Brecht/Weill/Hindemitt une cantate radiophonique (Rythme du Temps Op. 16). Cette uvre proclame que les progrès techniques doivent être employés pour la collectivité et adopte une posture méfiante à légard de toute forme denthousiasme naïf pour les nouvelles techniques, qui ne doivent absolument pas profiter à la classe dominante.
La rencontre avec Brecht correspond à un moment (la grande crise de 1929-1930) où lécrivain radicalise ses positions idéologiques. Se détournant de sa coopération avec Kurt Weill (LOpéra de quatsous, Mahagonny), Brecht cherche à communiquer avec la classe ouvrière. Sur ce terrain, Eisler avait pris de lavance, par le biais de son travail avec les churs ouvriers. Leur collaboration durera trente ans, produisant de nombreuses pièces comme La décision, La mère, Têtes rondes et têtes pointues et La vie de Galilée. Il faut également mentionner les cantates et oratorios composés par Eisler sur des textes de Brecht ou encore toutes sortes dadaptations de poèmes. Dans ce travail en commun, les procédés de distanciation sétendent à la musique, qui insiste sur les contrastes et lironie dans son rapport avec les textes. Signalons que dans leurs propositions dun art politique, Brecht et Eisler sopposent à la ligne "officielle" défendue par Moscou dès lintroduction du premier plan quinquennal de 1932, celle dun socialisme réaliste où lon prône lidentification avec les personnages et lélévation par leurs idéaux. Ils sinscrivent donc dans le camp de ceux qui sont alors, par leur maintien de positions davant-garde, considérés comme des "formalistes".
Sur la question des médias de masse, les positions de Brecht se rapprochent de celles dEisler, dans leur ton empreint dun fort enthousiasme prospectif. Dans sa "théorie de la radio", formulée entre 1927 et 1932, Brecht esquisse une forme dexpression nouvelle avec des accents quasi utopiques : "La radio pourrait être le plus formidable appareil de communication quon puisse imaginer pour la vie publique, un énorme système de canalisation, ou plutôt elle pourrait lêtre si elle savait non seulement émettre, mais recevoir, non seulement faire écouter lauditeur, mais le faire parler, ne pas lisoler, mais le mettre en relation avec les autres." [41] Contrairement à lopéra traditionnel ou au théâtre shakespearien, le théâtre épique, avec ses "numéros", avec sa mise en évidence de différents niveaux séparés et contrastés (image/parole/musique), permettrait à la radio de se développer et de se dégager de la médiocrité dans laquelle elle demeure pour linstant réduite. Face à linertie et à la pauvreté de lindustrie culturelle, Brecht adopte lattitude du combattant proclamée par Eisler [42] : "Nous devons, en répétant continuellement et inlassablement les propositions que nous faisons, ébranler la base sociale de ces appareils, contester leur utilisation pour les intérêts dune minorité." [43] Les mêmes aspirations guident le rapport de Brecht au film. Lors du fameux "procès de lOpéra de quatsous", il sélève en effet contre les esthètes qui affirment que lart peut se passer du cinéma :
On nous enlève donc a priori toute possibilité dutiliser ces appareils dont nous avons besoin pour notre production ; en effet, de plus en plus, cette forme de production remplacera la forme actuelle, et nous, nous serons contraints de parler par des intermédiaires de plus en plus denses, nous ne pourrons plus dire ce que nous avons à dire quavec des moyens qui savérerons de plus en plus insuffisants. Les anciennes formes dexpression ne demeurent pas inchangées dès lors que surgissent des formes nouvelles, elles ne subsistent pas parallèlement à celles-ci. [44]
Dans lesprit de Brecht, lirruption de lindustrie culturelle a effectivement procédé à la liquidation irréversible de lart bourgeois et de ses présupposés idéologiques :
En réalité, le cinéma a besoin daction extérieure et non de psychologie introspective. Et cest dans ce sens que le capitalisme, en provoquant, en organisant et en automatisant certains besoins à léchelle des masses, agit de façon tout simplement révolutionnaire. En se concentrant uniquement sur laction "extérieure", en réduisant tout à des processus, en ne reconnaissant plus dans le héros un médiateur, ni en lhomme la mesure de toute chose, il démolit la psychologie introspective du roman bourgeois ; il ravage de grandes étendues idéologiques. Ce point de vue extérieur est adéquat au cinéma et en fait quelque chose dimportant. Le cinéma peut tout à fait admettre les principes dune dramaturgie non aristotélicienne (cest-à-dire ne reposant pas sur un phénomène didentification, de mimesis).[45]
Des principes similaires animent les premières expériences dEisler dans le champ cinématographique. En 1927, la firme Triergon présente au festival de musique de Baden-Baden le film Opus III de Walter Ruttmann et demande à Eisler den composer un accompagnement musical. Cette commande le pousse à examiner la question du synchronisme entre la musique et le film ainsi que celle de limitation musicale des "rythmes visuels" [46]. Il poursuit sa démarche expérimentale dans dautres musiques de film, en particulier celle de Kuhle Wampe (1932, fruit dun effort collectif avec Slatan Dudow et Brecht), où il joue des effets de contraste [47]. Dans un article rédigé à Londres en 1936, "Leçons tirées de ma pratique. Sur lutilisation de la musique dans le film sonore", Eisler dressera le bilan de cette première période de réflexion et de travail :
Lexpérience de ma pratique cinématographique [...] ma amené à conclure que la méthode naïve dillustration convient essentiellement aux films humoristiques ou grotesques. Walt Disney, dans les "Silly Symphonies", a porté cette méthode à sa perfection. Mais dans la plupart des longs métrages "sérieux", elle ne peut guère quéchouer, et ravaler la musique au rang daccessoire secondaire et inefficace. Un nouvel emploi de la musique vocale et instrumentale au cinéma consisterait avant tout à opposer la musique aux événements représentés à limage, mais lexpliquer et la commenter. [48]
La période dexil qui commence en 1933 lance Eisler dans diverses expérimentations du montage entre le son et limage, notamment avec les cinéastes Joris Ivens [49] et Victor Trivas [50]. Un premier voyage aux Etats-Unis au printemps 1935 lui permet de décrocher un enseignement de professeur invité à la New School of Social Research de New York, où il revient en automne pour une série de concerts et de conférences. Durant lhiver 1935-36, il rédige larticle "Quelques mots sur la condition du compositeur moderne". Dans ce texte, il constate l"état de barbarie musicale" [51] dans lequel le monde se trouve, la liquidation effective de formes traditionnelles de musique instrumentale comme la symphonie et le "nouvel épanouissement" de la musique vocale [52]. Il rappelle également le changement dorientation nécessaire de la musique, de lesthétique vers le social : "Les concepts de "beau" et de "laid", qui jouaient un tel rôle il y a cinquante ans encore, sont périmés. Ils ne disent plus rien sur la valeur et doivent donc être remplacés par les nouveaux concepts dutile et dinutile." [53] Pour Eisler, cette nouvelle situation musicale découle directement de lévolution des moyens techniques (il cite la TSF, la radio, le gramophone et le film sonore). Eisler sintéresse même aux possibilités de création synthétique de la musique, comme linscription directe de laccompagnement musical sur la bande-son du film. Il va jusquà imaginer que le travail effectué par la machine permettra au compositeur de "se rendre complètement indépendant de limperfection des instruments et des musiciens" [54]. Les nouvelles techniques ont également irrémédiablement transformé les formes daudition traditionnelles, en particulier lusage social du concert, qui est considéré comme "tout aussi périmé par rapport au film sonore que la diligence par rapport à laéroplane" [55]. Lauditeur "idéaliste" des concerts doit laisser sa place à une réception différente des uvres musicales :
La musique classique exige un auditeur passif, qui soit émotionnellement réceptif et puisse suivre le cours de ses pensées. La technique de composition de la musique classique est tributaire et lui doit son origine. Ecoutés à la radio ou sur la bande-son dun film, bien des moyens formels apparaissent périmés. Ainsi par exemple le principe de la reprise, du développement, voire toute la forme-sonate elle-même. [56]
Lirruption de lindustrie culturelle a donc fait disparaître certaines conceptions relevant dune esthétique "bourgeoise" de lart. La critique de la culture de masse ne porte donc pas sur les moyens technologiques, mais sur les milieux économiques et sociaux qui les dirigent : "Le fait que lindustrie cinématographique produise un état de barbarie culturelle et soit un moyen dabrutir les masses sous un rapport politique et moral ne change rien à laffaire. Quant à savoir si le cinéma deviendra pour lhomme un fabuleux moyen artistique ou une solide marchandise, cest une question de pouvoir, cest-à-dire une question politique, et non point esthétique et culturelle." [57] Eisler prolonge ces réflexions dans deux nouveaux essais écrits avec Ernst Bloch et publiés en décembre 1937 et janvier 1938 à Prague. Dans le premier texte, le compositeur insiste sur le fait quau lieu de "se comporter en fataliste face au nivellement culturel produit par le capitalisme", lartiste doit "prendre conscience des conditions sociales de cette situation et en faire le contenu de son art" [58]. Dans le second article, il retrace les modifications importantes introduites par le "film parlant, le disque, lémission radiophonique" [59].
Dès 1938, Eisler sinstalle aux Etats-Unis, où il commence par donner des cours sur la "théorie sociale de la musique" à la New School. Il restera dix ans dans ce pays, où sexileront les principaux intellectuels et artistes allemands de lépoque fuyant le nazisme, comme Adorno, Bloch, Brecht, Thomas Mann ou Arnold Schönberg. Là, Eisler va dabord tenter de mettre en évidence le lien existant entre les procédés les plus poussés de composition musicale et de nouvelles conditions techniques. Il écrit par exemple la musique dun dessin animé publicitaire, Pete Roleum and his Cousins, de Joseph Losey et Helen van Dongen, présenté à la grande Exposition universelle de New York en 1939. Tournée en Technicolor, cette uvre bénéficie également dune nouvelle méthode denregistrement sonore proche du stéréo [60].
Mais cest avec un grand projet soutenu par la Fondation Rockfeller, sur la base dun contrat de publication avec lOxford University Press, quEisler va pouvoir confronter ses aspirations à une série dexpérimentations systématiques. Ce "Film Music Project", qui sengage le 1er février 1940 pour une durée de deux ans, vise à démontrer limportance de la nouvelle musique pour le cinéma. Son principe consiste à prendre pour base des extraits de films (fictions et documentaires) pour lesquels Eisler écrit une série daccompagnements musicaux adéquats. Retenons à ce propos le travail effectué sur le court métrage Regen (La Pluie), de Joris Ivens, tourné à Amsterdam en 1929, pour lequel Eisler compose une de ses uvres les plus célèbres : Quatorze manières de décrire la pluie. Cette pièce rend hommage à Arnold Schönberg, par la reprise de linstrumentation du Pierrot Lunaire. Selon Eisler, celle-ci convient mieux à lenregistrement du son par le microphone pratique nivelant les intensités de couleur et provoquant une perte de relief et de profondeur que les grands orchestres de cordes prisés par les studios hollywoodiens.
Tirant un bilan négatif de la musique de film telle quelle a été pratiquée jusqualors, Eisler rappelle dans son article "La musique contemporaine et le cinéma" (qui sert de présentation à son projet pour la Fondation Rockfeller) que "la musique de cinéma ne suit aucune loi esthétique ou théorique", quelle repose sur un ensemble de procédés empiriques, sur toute une série de "préjugés et de mauvaises manières" [61]. Le terme se retrouve précisément dans le titre dun chapitre de Komposition für den Film, dont cet essai constitue indéniablement la source. Les mêmes critiques, présentées dans un ordre similaire dans louvrage de 1947, se voient adressées à la musique de cinéma standardisée. Celle-ci doit impérativement se débarrasser de lieux communs tels que le recours au leitmotiv, le primat accordé à la mélodie ("il est absurde de faire en sorte que notre nouvelle forme et notre nouveau média soient uniquement gouvernés par le modèle des structures métriques de la musique du XIXème siècle" [62]), ou encore le fait que la musique ne doive pas être entendue [63]. Quant à "limitation (mickeymousing) dactions rythmiques visuelles", procédé potentiellement "valable quand il est contrôlé", il repose sur de tels "clichés expressifs" quil en perd tout intérêt [64]. Le cinéma ne fait ici que reprendre ici des formes périmées dassociation automatique : "Cest la somme et la qualité de la musique écrite par les grands maîtres au cours des deux cent cinquante dernières années qui nous imposent ces associations. Nos oreilles et nos sens ne sont plus libres. Aujourdhui ce processus saccentue encore sous linfluence de la musique de cinéma conventionnelle." [65] En conclusion, Eisler précise les avantages de la nouvelle musique : "asymétrie", "souplesse", "enrichissement et différenciation de lharmonie", "nouveaux tempos et nouvelle dynamique", "variété accrue de linstrumentation", cet ensemble de traits se trouvant capable de "produire de nouvelles atmosphères musicales, de nouveaux caractères musicaux, de nouveaux attraits sensuels et intellectuels dont le film a besoin" [66].
Le rapport final du "Film Music Project" est rendu en octobre 1942, à lissue dune période de prolongation accordée en janvier. Parmi les noms des personnes consultées se détachent ceux dAdorno, de Brecht, de Charlie Chaplin, de Clifford Odets, de Fritz Lang, et de Schönberg (la rupture nétait donc que temporaire). Engagé pour composer la musique de Hangmen Also Die, le film antinazi réalisé par Fritz Lang sur un scénario de Brecht, Eisler sinstalle aussitôt à Hollywood, où il travaille pour lindustrie cinématographique jusquà son départ des Etats-Unis en 1948. Durant cette période, Eisler écrit huit musiques de films, qui nont pas frappé lattention des critiques musicaux [67]. Ceux-ci signalent par contre lextraordinaire fécondité de cette période pour son travail de compositeur de musique de chambre ou duvres vocales telles que le Livre des Chants Hollywoodiens, élaboré en partie à partie de textes de Brecht. En fait, Eisler na jamais cessé de réutiliser sa musique de films dans le cadre de ses pièces "sérieuses". Laccompagnement des Quatre cent millions de Joris Ivens, réalisé à larrivée aux Etats-Unis en 1938, se retrouve sous la forme de deux pièces de musique de chambre : Variations sur un thème de marche et Cinq pièces pour orchestre. Des compositions du "Film Music Project" sont issus le Septuor N°1 Op. 92a (Variations sur des chansons enfantines américaines) et la Symphonie de Chambre Op. 69. Dun film de 1940 (The Forgotten Village, daprès Steinbeck, où Eisler fait un remplacement au pied levé) est né le Nonette N°2.
Durant son exil américain, Brecht sest également penché sur la question de la musique de cinéma [68]. Ses notes sur la question, méconnues des spécialistes elles nont pas été reprises dans son recueil Sur le cinéma , permettent déclairer les théories dEisler sur laccompagnement musical des films.
Tout dabord, Brecht pense que le cinéma peut tirer profit de certaines des expériences menées au sein du théâtre allemand avant larrivée de Hitler au pouvoir. Il récuse le lieu commun selon lequel le cinéma devrait se détacher de toute influence provenant du champ théâtral, perçu comme antinaturaliste [69]. Brecht part dun constat similaire à celui dEisler, celui dune "inflation et dévaluation complète de la musique" au cinéma, situation paradoxale découlant dune utilisation à la fois débordante et subordonnée de la musique. Il soppose en particulier à la fonction de transparence attribuée à la musique dans le film : "Lorsquon essaie de plonger quelquun dans un sommeil hypnotique, on sarrange pour faire en sorte que les manipulations nécessaires passent quasiment inaperçues, au moins dès que lhypnose a commencé. Lhypnotiseur évite alors tout ce qui pourrait attirer lattention sur lui." [70] Ces remarques saccordent avec le passage précité de Komposition für den Film, où lon marquait une préférence pour les productions cinématographiques ne faisant pas "mystère de leur modèle".
Ensuite, et contrairement à une opinion répandue, lémotion nest pas absente des théories de Brecht [71]. Sexprimant à propos du théâtre allemand des années 20, lauteur de La décision signale que "lémotion [...] y avait sa place", mais qu"elle ressemblait plus à lémotion de gens qui découvrent un gisement de pétrole [...] quà celle denfants montés sur un manège", que "la tâche de la musique était dempêcher le public dentrer en transes" [72]. On rejoint ici les effets de "choc" mentionnés dans Komposition für den Film, et provoqués par lintroduction déléments discontinus au sein du film, soit par le biais de séquences à sensations fortes, soit par celui de la "nouvelle musique".
Enfin, la place réservée aux artistes au sein de lindustrie culturelle est très mince. Elle doit profiter dune contradiction interne à la production des produits culturels, entre standardisation et invention : "Des calculs purement mercantiles contraignent lindustrie à promouvoir des innovations et à veiller en même temps à ce que tout reste comme avant ; à acheter du progrès et en même temps des méthodes pour liquider les progrès. Les teams en souffrent et peuvent aussi en tirer profit." [73] Dans sa description des pratiques musicales véritablement novatrices, Brecht se réfère encore aux tentatives, réalisées dans lAllemagne de Weimar, où "la musique et laction étaient traitées comme des composantes totalement autonomes de luvre" [74]. Une théorie du contraste en découle : "Appliqué avec prudence, le principe de la séparation des éléments musique et action devrait permettre au cinéma de nouveaux effets. Toutefois, la condition préalable serait quau contraire de ce qui se passe habituellement, on ne fît pas appel après coup au compositeur, mais que celui-ci participât dès le début à lélaboration des effets." [75] Eisler est cité, en compagnie de Hindemitt et de Weill, pour sa collaboration à ces essais [76].
Les conceptions essentielles dEisler se retrouvent donc dans les considérations de Brecht sur la musique de cinéma, sarticulant en fin de compte autour du triple refus de la transparence, de la continuité et du synchronisme.
Même si son travail pour le cinéma reste encore largement à découvrir, il paraît évident que Hanns Eisler naura jamais vraiment pu mettre en pratique ses projets théoriques et expérimentaux [77]. Tant au sein des modes de production standardisés de Hollywood quen RDA [78], Eisler naura cessé de se confronter à des structures trop contraignantes pour ses positions davant-garde, généralement considérées comme trop audacieuses ou élitistes. Parvenir à toucher un large public sans se conformer aux standards périmés de lindustrie culturelle, utiliser dune manière nouvelle les bouleversements technologiques sans renoncer aux formes dexpression artistiques les plus exigeantes : ces préoccupations centrales dEisler se posent toujours aujourdhui, au moment où seffectue une mutation denvergure des modes de communication audiovisuels. Les propositions dHanns Eisler pourraient alors offrir des pistes de réflexion très stimulantes, à condition dêtre reformulées et adaptées à un autre contexte esthétique et politique.