Ainsi le film le plus récent, issu des dernières nouveautés en matière de technologie virtuelle dont dispose le département high-tech de Lucas (ILM), montre un univers censé être plus ancien que celui produit par les seuls effets mécaniques et pyrotechniques de 1977. Cest pourquoi il me semble intéressant de traiter ce film dans les liens qui sy tissent entre signifiant et signifié : dune part, le film peut être considéré comme le résultat de performances technologiques quil exhibe selon diverses modalités, et dont lexhibition même a des incidences sur la lecture du film en termes de récit ; dautre part, le monde futuriste quil construit est, conformément au genre, largement déterminé par ses constituants dordre technologique. Il sagit alors de sinterroger sur ce qui unit ou distingue les deux facettes de cette problématique de la représentation que je propose, après une étude de ses spécificités narratives, darticuler autour dun élément commun à lune et à lautre : limage. Image filmique, constitutive de ce qui est projeté sur lécran ; image diégétisée, intégrée à lunivers du film par un relais de nature technologique.
(A) la place du récit
LEpisode I raconte comment larmée de la reine Amidala, soutenue par deux chevaliers Jedi et renforcée in extremis par une peuplade primitive, les Gun-Gan, réussit à sauver la République de la planète Naboo dune invasion perpétrée par la Fédération du Commerce qui, sous le couvert dun embargo exercé sur les "routes" commerciales et autorisé par le Sénat, sapprête à commettre un véritable génocide pour le compte dun personnage puissant et mystérieux, lempereur Sidious. Comme le suggère lune des dernières images du film, ce personnage maléfique qui sera par la suite à la tête de lEmpire savère nêtre autre que Palpatine, sénateur de Naboo et conseiller de le reine. Ce politicien ambitieux feint dintervenir pour remédier à des problèmes quil a lui-même créés afin daccéder au rang de chancelier suprême du Sénat, ce quil obtient à la fin du film. Comme le titre le laisse entendre, la fête sur laquelle le film se clôt nest quun happy end relatif : en réalité, lépisode met en place les conditions démergence du régime despotique que lon connaît dans lépisode IV. Cette fonction dinstauration dun cadre détermine en partie ce qui, en comparaison avec les épisodes réalisés précédemment, pourrait apparaître comme des moments de "stases".
Ce résumé succinct suffit à montrer que lidéologie du film est ouvertement réactionnaire, voire militariste. En effet, on ny prône pas tant la démocratie, dépeinte comme étant affaiblie par une division du pouvoir qui mène à la passivité les adeptes de la solution diplomatique sont corrompus , quun régime monarchique gouverné par une "bonne" reine qui, soucieuse des intérêts de son peuple, fait preuve dhéroïsme en participant personnellement aux combats. Alors que les autres épisodes faisaient plus directement allusion à la Seconde Guerre mondiale, les ressorts principaux de lintrigue de La Menace fantôme font écho à la réalité des années quatre-vingt-dix, notamment à une menace diffuse de mondialisation (lhostile puissance économique est nommée "fédération") et aux problèmes engendrés par les moyens modernes de communication. Ces derniers occupent effectivement une place importante dans le film, les péripéties étant en grande partie déterminées par limpossibilité dans laquelle se trouvent les autorités de Naboo dentrer en contact avec la reine et, réciproquement, par les difficultés que rencontrent les héros à éprouver lauthenticité des messages reçus. Par ailleurs, le Mal que représente Sidious se manifeste exclusivement par le biais de la transmission à distance : pour les personnages du film comme pour le spectateur, il nest quune ombre, une image virtuelle. La nature de sa représentation correspond à son apparence, celle dun être secret et insaisissable : vêtu dune cape qui ne laisse voir que sa bouche, il est avant tout assimilé, comme le docteur Mabuse de Lang, à une voix (elle-même transformée, déshumanisée comme si elle émanait dun Big Brother) et semble dautant plus puissant que celle-ci tend à être désincarnée.
On peut penser que Star Wars relève dun type de films dans lesquels le récit nassume quun rôle subsidiaire, quil est réduit à un simple support à effets spéciaux destiné à lier entre elles des scènes tape-à-lil. Selon cette conception, le film ne serait pas pensé dans loptique de susciter un intérêt dordre dramaturgique, mais de provoquer des stimuli, des réactions instantanées non médiatisées par un travail interprétatif dun spectateur recourant à ses compétences de "lecteur de récit". Laurent Jullier, qui sous-titre son ouvrage Lécran post-moderne par la qualification significative "un cinéma de lallusion et du feu dartifice", accorde une place centrale à La Guerre des étoiles (1977) en le qualifiant de "coup denvoi de la réponse du cinéma aux sollicitations du contexte post-moderne" [3]. Une telle perspective privilégie de ce fait lanalyse des mouvements dappareil suscitant des effets kinesthésiques proches de ce que lon trouve dans certains jeux vidéo, ainsi quune réflexion sur lexploitation de la puissance nouvellement offerte au son (rappelons que le célèbre label de qualité sonore "THX" est estampillé "Lucasfilm"). Dans ce cas, le spectateur visé se rapproche fort de ce que Roger Odin appelait le "nouveau spectateur" [4] par opposition au "spectateur fictionnalisant" auquel est destiné le film narratif classique.
Cependant, à propos de ce même épisode de 1977, Michel Chion [5], intéressé en priorité aux particularités sonores du film, parle du "rôle narratif de la musique", quil qualifie de "magnifié, souligné comme jamais auparavant". La narrativité ne doit toutefois pas être reportée à la seule composante sonore ; pour ce qui est de limage également, il semble impossible de soutenir linexistence déléments narratifs. On ne peut comprendre La Menace fantôme sans recourir à des facteurs narratifs dorganisation, notamment en ce qui concerne les liens qui se tissent avec le devenir des personnages dans les autres épisodes, nécessaires "transformations" qui sont à la base de la narrativité. Lidentification aux personnages ne disparaît nullement, car le film reste centré sur le destin de quelques-uns dentre eux. De plus, les nombreuses relations faites dun film à lautre se prolongent dans des références extrafilmiques. Comme le dit Chion, il sagit de "brasser dune manière syncrétique des thèmes, des mythes et des imaginaires de différentes cultures" [6]. Dans lEpisode I, le parcours du jeune Anakin, futur Darth Vader (élève de lEmpereur), en offre un exemple symptomatique parce que simpliste. Avant même le rituel initiatique, la tentation, le conflit père-fils ou la rédemption finale du Retour du Jedi, la mère de cet enfant quun chevalier Jedi identifie comme lélu confesse quil est le fruit dune immaculée conception. Sil sagit bien dune donnée narrative qui entraîne avec elle une certaine anticipation de la suite, une telle allusion biblique est toutefois révélatrice de la nature de certains composants du récit : il sagit plutôt de reconnaître le référent que de penser la fonction organisationnelle de la référence dans le film. Ainsi, le réseau référentiel très vaste quévoque Michel Chion tend-il, lui aussi, à fonctionner comme une sorte de stimulus.
Il en va de même, dans lEpisode I, des effets décho avec les autres volets de la série. Le schématisme des relations entre les personnages est dautant plus marqué quil procède dune logique de la répétition. En effet, le schéma actantiel [7] de ce nouvel épisode semble presque scrupuleusement repris des autres épisodes. Nous sommes alors en présence dune logique de substitution fondamentalement mercantile [8] qui permet de faire de lautre avec le même. Les virtualités ne souvrent pas sur laxe syntagmatique mais paradigmatique, échappant ainsi aux déterminations de la chaîne causale. Cet aspect est particulièrement évident dans lEpisode I. La désinvolture avec laquelle y sont traités la plupart des moments cruciaux de lintrigue, à lopposé du travail minutieux concernant notamment les décors, est manifeste dans une séquence récurrente de la série (dans lépisode V, la situation est inversée) : la destruction du vaisseau principal de lennemi. Dans La Menace fantôme, le jeune Anakin se cache dans le cockpit dun appareil, puis est involontairement guidé par le pilotage automatique de lengin jusquà la station spatiale de la Fédération du Commerce, quil réussit à détruire. Même si le hasard peut être compris comme une manifestation du Destin de lélu une façon de récupérer, via le surnaturel inhérent au monde du film, toutes les incohérences du récit , le caractère ludique (ou le ridicule) de la situation, accentué par le comportement de lenfant qui samuse avec son jouet dans une complète inconscience de ce quil provoque, ne peut être compris que comme la parodie dune péripétie type qui prend explicitement comme point dancrage un autre état du spectateur, celui du consommateur de jeux vidéo de type flight simulator.
Le trajet effectué en sous-marin durant lequel les héros se font successivement assaillir par divers monstres des mers relève lui aussi dun ludisme qui rappelle plutôt les parcs dattractions que les films daventures. Contrairement à lEmpire contre-attaque, où les personnages qui se sont involontairement engouffrés dans la gueule dune bête gigantesque font physiquement lexpérience de laltérité menaçante, ceux de lEpisode I ne font que piloter lengin, restant passifs face à ce qui se déroule devant leurs yeux comme sur un écran. Etonnamment, cette séquence dun film plus sophistiqué au niveau de la technologie ne vise pas à augmenter la crédibilité des éléments fantastiques : les monstres qui se dévorent entre eux comme dans King Kong (Copper et Schoedsack, 1933), représentés de façon tout à fait fabuleuse, semblent issus dun dessin animé.
Cette exhibition de la composante technologique ne va cependant pas sans un certain déni lié à la nature du représenté : la technologie ne sert pas seulement à se représenter elle-même, mais aussi à donner vie à lorganique. Nous reviendrons sur ce point après avoir interrogé ce quillustre cette séquence sous-marine, soit la position spectatorielle (nécessairement diégétique) des personnages et lincidence de cette dernière sur la compréhension narrative.
La spectacularisation, une symbiose entre récit et "feu dartifice"
Comme on la vu, les épisodes de Star Wars sont tiraillés entre deux options de représentation apparemment contradictoires : le modèle de la fiction traditionnelle à travers la grande fresque épique et un cinéma de "feu dartifice" où narrativité et mode dintégration du spectateur ressemblent fort à ce que lon trouve dans les jeux électroniques. Si ces deux composantes ny semblent pas inconciliables, cela tient selon moi essentiellement à la place assignée, notamment dans les deux épisodes les plus récents, au spectacle à lintérieur même du monde du film. En effet, une spectacularisation qui pourrait, par lexhibition quelle implique, enrayer limmersion diégétique du spectateur se voit réintégrée dans la fiction, cest-à-dire tant inscrite dans la chaîne narrative (et non lannihilant) que rapportée à des personnages du film (et non à un spectateur détaché de "lidentification secondaire").
On peut de fait dire que les deux grandes parties du Retour du Jedi sont marquées par une mise en spectacle. Dans lantre de Jabba le Hutt, les moments importants du récit sont orchestrés par le maître des lieux qui les conçoit comme des divertissements offerts à sa cour. Lespace situé devant le trône du monstre, gros vers visqueux tellement obèse quil est presque statique et donc institué par excellence en spectateur, correspond tout à fait à une scène, lieu autour duquel se dispose le public des créatures hideuses qui jamais ne le pénètrent par crainte de la trappe qui sy trouve. Les différents héros du film viendront y faire leur numéro [9] jusquà la séquence finale de lexécution publique, paroxysme de la mise en spectacle. Dans la seconde partie, lattaque des Rebelles contre la base ennemie savère être un piège manigancé par lEmpereur afin doffrir leur défaite en spectacle au jeune Luke placé derrière une grande vitre (double de lécran de cinéma) qui lui permet de regarder "en direct" la tragédie qui a lieu. A nouveau, le spectacle est considéré comme un moyen de persuasion : en renvoyant Luke à son impuissance de spectateur, lEmpereur espère le gagner au "côté obscur de la Force". Cet exemple montre aussi combien les représentations dun collectif (le combat de larmée rebelle) peuvent être ramenées à des enjeux individuels (le destin de Luke) qui sont eux-mêmes le reflet de notions ou de valeurs universelles (ici : le conflit bien/mal, la tentation...).
La Menace fantôme présente le même type de séquence où le spectacle est intégré à lhistoire racontée, notamment celle de la course de "pods" organisée pour le même Jabba. Cette longue séquence a dailleurs été, comme nous lapprennent aujourdhui les suppléments de la version DVD du film, fortement écourtée dans le montage final. Cette réduction est tout à fait symptomatique dun balancement entre une " monstration pure " (ici notamment à travers la présentation dun grand nombre daliens participant à la course) et des nécessités narratives qui, en dernière instance, sont déterminantes. Preuves en sont les dires mêmes de Lucas, qui explique comme suit la raison des coupes : "Une fois que le film est monté en une pièce et quon le regarde, il y a inévitablement des bouts dont le réalisateur est amoureux, mais qui nont pas grand-chose à voir avec lhistoire ("the story")" [10]. En dernière instance (cest le cas de le dire, puisquil sagit dun travail de "narrateur"), et contrairement peut-être à ce que pourrait laisser penser le visionnement du film, ce sont donc bien des contraintes configurationnelles (doù lopposition entre "des bouts" et "en une pièce") qui priment. Il est cependant clair quune scène comme cette course de pods, même raccourcie, tend à sémanciper de la vectorisation générale qui traverse le film (on en vient à en oublier les enjeux, lobtention de "lobjet de la quête" étant par ailleurs représentée de manière très évasive) pour constituer un "spectacle" autonome, dautant plus quelle sinscrit, en tant que pastiche futuriste de la célèbre course de chars de Ben Hur (Wyler, USA, 1959), dans une filiation du paradigme "scène de bravoure".
On y retrouve dailleurs larène, bien que la vitesse des engins et les distances parcourues interdisent que la course se passe dans un espace restreint. Cest pourquoi les spectateurs assis dans des gradins disposent décrans portables sur lesquels ils peuvent suivre la course, par ailleurs (doublement !) commentée verbalement par un speaker bicéphale. Il est intéressant de sinterroger ici sur le rapport unissant ce public diégétisé et celui de la salle de cinéma regardant le film. En effet, jamais nous navons accès à limage que les personnages contemplent. On ne nous montre que les réactions provoquées sur eux par cette retransmission laissée hors champ. De cette manière, lexistence de la retransmission tend à être éludée au profit dimages non médiatisées par un élément diégétique. Par conséquent, nayant à aucun moment un plan sur limage que les spectateurs regardent, nous avons tendance à assimiler lobjet de leurs regards à ce qui nous est montré. Ce sentiment est renforcé par lescamotage complet de la technique de filmage : alors même quon ne cesse de mettre en évidence laspect mécanique des véhicules participant à la course, on ne nous montre à aucun instant une caméra qui, disposée sur le parcours, serait susceptible dêtre la source des images qui parviennent aux spectateurs. Ainsi ces images semblent-elles produites delles-mêmes, comme si la technologie pouvait seffacer totalement. Cette naturalisation trompeuse de la naissance de limage permet une fusion totale entre spectacles diégétique et cinématographique dans un confort spectatoriel basé sur lutopie dune omniscience fournie par la technologie.
Cest bien là le paradoxe dune technologie fantôme : une spectacularisation diégétisée qui pourrait tendre à créer une distance favorise en fait limmersion du spectateur dans lunivers du film. Probablement la nature de la séquence (qui a dailleurs significativement fait lobjet dun jeu électronique) nest-elle pas étrangère à ce choix, car laction y domine et le mode de perception requis est celui de la réponse à des stimuli.
Par contre, dans la séquence du Sénat, où la joute est verbale, de petites caméras flottent dans lair autour de ceux qui prennent la parole. Une telle allusion à lenregistrement de limage sexplique par une volonté daccentuer le processus même de la communication à un moment où il sagit pour la reine de faire passer un message, dalarmer les politiciens. A la transmission avouée comme telle répond la distance symbolique qui sépare les intérêts défendus par Amidala et ceux des autres membres du congrès, et donc entre les spectateurs du film (acquis à sa cause) et les autres personnages présents, indifférents ou corrompus.
En outre, la mise en spectacle participe aussi de la caractérisation des héros dans la mesure où elle offre un faire-valoir, voire une reconnaissance par une partie du public diégétique. Recentrant lintrigue sur un individu, elle incite le spectateur à sidentifier au personnage tout en le rassurant, puisque généralement cest lhumain (blanc) prodige qui est au centre de larène, garant dun équilibre mis en péril par les hordes daliens ou la puissance des machines. En ce sens, elle est liée à la réalisation dun exploit et ne saccompagne pas toujours deffets spéciaux extrêmement spectaculaires. Les duels au sabre laser se présentent également sous la forme dun spectacle offert à un observateur : dans Le Retour du Jedi, ce dernier était lEmpereur, qui désirait tester Luke en le faisant se battre contre Dark Vader ; dans La Menace fantôme, le duel mobilise trois protagonistes, dont lun est souvent contraint à la passivité et à lobservation, lespace étant délimité par des zones momentanément infranchissables.
"Lhologramme", avatar de la réalité virtuelle
Dans lunivers de Star Wars, lintégration de liconique par le biais de la technologie, condition sine qua non du "feu dartifice" caractéristique du film lui-même, sopère notamment à travers les "hologrammes" : pour communiquer, certains personnages apparaissent à leur destinataire sous la forme dune image tridimensionnelle en couleurs qui, indépendante de tout écran ou de tout autre support, ne masque pas entièrement ce qui se trouve derrière elle. Son représenté, à la fois présent et absent, détaché de lendroit doù le message est émis (le fond originel disparaît), hante le lieu quelle occupe. Du point de vue du montage, les personnages-hologrammes sont traités comme sil sagissait de présences effectives, car, après avoir été situés spatialement par un plan densemble qui en révèle la nature, ils trouvent à sintégrer dans une construction en champ / contre-champ.
Lucas utilise ce type dimages de différentes manières. On distinguera dabord une transmission directe dune retransmission : si les généraux de lEmpire recourent à ce moyen de communication comme à un téléphone, limage évanescente de la princesse Leia appelant à laide dans lépisode IV est différée dans le temps, évoquant ainsi plutôt les images mentales du souvenir que lefficacité technologique proprement dite. Moins nette, partielle, cette figure féminine se rapproche dune existence fantasmatique, et ceci dautant plus que son statut de "projection" (physique, mais aussi mentale) est accentué. Du reste, cette apparition subjuguera Luke et sera linitiatrice de ses aventures. Par ailleurs, un autre type dhologramme saffranchit tout à fait de sa nature technique : il sagit de limage des chevaliers Jedi qui, décédés, apparaissent en esprit à leur élève. Dans ce cas, nous entrons de plain-pied dans la dimension magique du film. Obi Wan Kenobi est le Merlin de cet univers apparemment dominé par les machines de guerre, mais secrètement soumis à des forces occultes que contrôlent des êtres de légende.
Dans La Menace fantôme, lhologramme apparaît comme un moyen de communication principalement utilisé par les "méchants". On a dit que Dark Sidious, face maléfique du sénateur Palpatine, apparaissait exclusivement sous cette forme.
A lopposé de cette méthode de dissimulation, la reine Amidala recourt pour se cacher à un procédé tout humain (et héritier, comme tant déléments de Star Wars, de la Forteresse cachée de Kurosawa), celui du double : elle se fait passer pour la suivante et pare celle-ci des habits de reine.
Lhologramme semble donc être linstrument du Mal par excellence : chaque séquence située dans le quartier général de la Fédération du Commerce débute par une apparition de Sidious en hologramme, qui dailleurs introduira sous cette forme son élève, Dark Maul. Cest aussi de cette façon que les membres de larmée de la Fédération communiquent entre eux, par exemple lorsque le vice-roi apparaît parmi les robots quil commande. Cette utilisation est beaucoup plus systématique que dans les épisodes précédents, où les écrans étaient encore fréquents. Ce changement est probablement lié aux évolutions et à lessor qua subis le domaine des nouveaux moyens de communication. A travers lhologramme, cest donc surtout la composante technologique qui se voit représentée. Tous les soldats de la Fédération sont dailleurs des robots qui, rangés dans des véhicules, sortent en se dépliant comme sils étaient construits industriellement à la chaîne. Linvasion peut alors être comprise comme étant celle dune production de masse déshumanisée, ce qui renvoie indirectement au projet de George Lucas voulant imposer ses films high-tech à une échelle mondiale. De plus, ce qui est montré ici comme un danger correspond à ce quimplique la réalisation du film : la représentation dune armée robotisée est elle-même le produit de la technologie du virtuel. Ainsi, un paradoxe se dédouble au sein dune même logique : dune part, le film dénonce des pratiques impérialistes dont sa propre diffusion procède ; dautre part, il assimile la technologie au Mal alors quil repose totalement sur elle.
Cette contradiction sobserve également au niveau des choix qui préexistent à la représentation, puisque ce qui aurait pu constituer un discours sur la technologie est court-circuité par le fait que limage de synthèse ne sapplique pas quaux seuls membres de la Fédération. En effet, comme on la dit à propos des créatures sous-marines, elle permet également de produire lillusion de lorganique.
Parmi les êtres fabuleux qui lui doivent leur existence, on notera surtout la communauté des Gun Gan puisque lun de leurs membres, Jar Jar Binks, est fortement individualisé à travers son appartenance à léquipe des héros, au sein de laquelle il endosse le rôle de bouffon. Très présent, cet être virtuel [11] à fonction comique ne cesse de rappeler le défi technologique que représente ce film-performance. Jar Jar semble issu dun cartoon, et son insertion dans des scènes dont il est presque lunique élément à ne pas avoir dexistence profilmique rappelle la mixité compositionnelle de limage de Qui veut la peau de Roger Rabbit (Zemeckis, 1988) sans impliquer une division du monde du film. En effet, les humains et ces "toons" que sont les Gun Gan sinscrivent dans un rapport identique au monde environnant. Le collage dont les Gun Gan sont issus au niveau du signifiant nengendre pas daltérité particulière au niveau du signifié en regard de personnages simplement costumés. Au contraire, "la performance" des "techniciens-magiciens" du film consiste justement à faire sinterpénétrer de la façon le plus transparente possible les deux matières filmiques hétérogènes, par exemple lorsque Qui-Gon Jinn saisit en plein mouvement la langue dun Jar Jar qui ne pouvait sempêcher de happer ainsi la nourriture. Dans le monde du film, la performance est bien sûr celle dun Jedi extraordinairement adroit et rapide, mais, pour le spectateur, elle ressort aussi de la technique nécessaire à la réalisation de la scène. En fait, ce personnage qui na rien de plus que les autres créatures de lunivers de Star Wars, puisquil ne subit aucune forme de transformations (comme en permettrait par exemple le morphing), nest censé susciter un intérêt particulier quà travers les prouesses techniques que son existence postule sans toutefois les rendre indispensables. La plupart des gags visuels auquel ce personnage donne lieu par ses gesticulations sont dailleurs liés à cette contradiction entre une apparence organique et une essence technologique.
Jar Jar est donc simultanément un special effect permanent ainsi que, à travers ses faiblesses qui le distinguent des surhommes et son contexte de références au public enfantin, lun des personnages les plus "humains" du film. Il est à la fois celui par qui la sophistication technologique est exhibée et celui dont le représenté est le plus éloigné dune origine technologique. Sur le champ de bataille où saffrontent Fédération du Commerce et Gun Gan, la technologie est toute-puissante dans les deux camps mais semble seffacer chez les "gentils". Peut-être le fantôme du film est-il cette ultime illusion dune technique fondamentalement illusionniste.
Voir également : La course au spectacle.